Pas de diversité dans les médias français sans volontarisme

Claire Frachon

L’Institut Panos de Paris a publié, en décembre 2008 : Médias et diversité : de la visibilité aux contenus, une étude interdisciplinaire sur l’état de la représentativité de la diversité ethnique dans les médias en France. Neuf journalistes et universitaires confrontent leur point de vue sur la question. L’état des lieux est complété par des observations sur le Royaume-Uni, l’Allemagne et les Etats-Unis. Claire Frachon a contribué à l’ouvrage et participé à sa coordination. Entretien.

Claire Frachon La diversité ethnique et culturelle de la société française est-elle suffisamment représentée dans les médias ? Comment cette diversité est-elle perçue dans les médias ? Que peut-on faire pour améliorer la visibilité des populations immigrées et issues de l’immigration ? Autant de questions auxquels Médias et diversité : de la visibilité aux contenus (Editons Karthala, décembre 2008), s’efforce de répondre. Neuf auteurs venus d’horizons différents y confrontent leurs recherches, points de vue et expériences. A l’origine de cet ouvrage, une commande faite par l’Acsé (Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances) à l’Institut Panos en 2005, l’année où de violentes émeutes dans les banlieues avaient secoué le pays. Initialement intitulée La représentativité des immigrés au sein des médias : bilan des connaissances, l’étude a été actualisée, enrichie et publiée afin celle-ci profite à un plus large public. Journaliste et experte associée à l’Institut Panos, Claire Frachon s’est penchée, dans cette analyse, sur l’apport de la société civile et des médias au débat sur la représentativité des minorités.

Afrik.com : L’étude que vous publiez montre que les médias français ont tardé à s’intéresser aux questions de la diversité par rapport à d’autres pays d’immigration. Quand la situation a-t-elle vraiment commencé à changer en France ?

Claire Frachon :
C’est à partir du début des années 2000 qu’il y a eu vraiment des avancées. La société civile a joué un rôle très important, en obligeant le CSA à inciter les chaînes de télévision à promouvoir la diversité. Il y a eu des avancées, mais ce n’est pas suffisant. Il faut légiférer et il faut aussi que les responsables des chaînes de télévision et les responsables politiques fassent preuve de plus de volontarisme. Il n’y aura pas de vraie diversité dans les médias français tant qu’il n’y aura pas de volontarisme. Il faut d’autre part encourager les fictions. Encourager des comédies comme celles que font les Anglais, des comédies qui mettent en scène des personnages issus de la diversité et qui traitent avec humour des sujets sensibles. Comme le téléfilm qui a été diffusé il y a 15 jours (Little wenzhou le 29 janvier, ndlr) en prime time sur France 3, une fiction sur une jeune chinoise clandestine jouée par des acteurs chinois et qui traite d’un sujet qui s’intéresse aux Chinois. C’est, entre autres, ce genre de programmes –malheureusement pas assez présents dans la télévision française- qu’il faudrait promouvoir. Il faudrait donc faire changer les contenus dans ce sens. Pour ce faire, il faut que la société civile s’engage davantage pour jouer son rôle d’aiguillon.

Afrik.com : Et que pensez-vous de l’état de la diversité dans la presse écrite ?

Claire Frachon :
C’est vrai qu’il n’y a pas que la télé. S’il y a un secteur médiatique en France où la situation n’évolue pas beaucoup, c’est bien celui de la presse écrite où la diversité est très peu représentée. La presse écrite traite souvent de la diversité à la télévision, comme pour s’exonérer de cette question. Ce que je trouve incroyable. Quant aux radios commerciales, on a l’impression que le sujet ne les concerne pas du tout. Il faut aussi aller voir ce qui se fait ailleurs qu’en France. Il y a des organismes au niveau européen qui travaillent sur la question de la diversité dans les médias. Mais il faut que le rôle de chacun d’eux soit clairement défini, et faire en sorte que ces instances puissent prendre des mesures coercitives.

Quel impact pensez-vous qu’aura la suppression de la publicité dans le service public sur la question de la diversité ?

Claire Frachon :
France Télévisions a un peu gelé ce qui pouvait être mis en place de nouveau en termes de coproductions. Donc je pense que, pour l’instant, ça a un effet plutôt négatif. Il y a en effet la crainte que la suppression de la publicité et le manque de moyens servent de prétexte aux chaînes de télévision qui n’ont pas assez de volonté pour promouvoir la diversité. A l’époque de l’ORTF, l‘absence de publicité n’empêchait la production et la diffusion de très bons films documentaires. Je pense qu’en fin de compte, il n’y a pas assez de volonté. Exemple : France Ô, qui est soi-disant une chaîne de la diversité, est diffusée en Île de France seulement par le biais du câble ou de la TNT, on ne peut pas la recevoir en hertzien. Ce qui fait que nous ne pouvons pas profiter de l’émission Toutes les France qui fait de très belles choses avec peu de moyens, et qui fait intervenir journalistes et spécialistes issus des diversités. Pourquoi ne pas diffuser une émission comme ça sur France 2 ou France 3 ? Pourquoi avoir supprimé l’émission « Saga-cités » en 2002 sur France 3, qui remplissait pourtant parfaitement son rôle de service public ?

Afrik.com : Peut-on vraiment faire des études sérieuses en France sans passer par « le comptage ethnique » ou l’instauration de politiques des quotas, comme c’est le cas en Grande Bretagne et aux Etats-Unis ?

Claire Frachon :
En fait, contrairement aux idées reçues, le comptage ethnique en Grande Bretagne et aux Etat-Unis est interdit. Aux Etats-Unis, on pratique des politiques de discrimination positive, pratique qui commence toutefois à être interdite dans certains Etats. En Grande Bretagne, il y a ce qu’on appelle Target, la politique des objectifs. La BBC, la chaîne publique, s’est fixée comme objectif d’avoir au moins 12 % de son personnel originaire des minorités ethniques. 4% du Top management (le staff dirigeant, ndlr) devrait aussi faire partie des minorités. C’est vrai qu’en France, on ne peut pas mener des politiques de quotas ou faire des comptages ethniques, en raison d’une certaine tradition républicaine. Et ça pose un problème. Comment peut-on compter ce qu’on ne peut pas nommer et comment peut-on nommer ce qu’on ne compte pas ? Pour ma part je suis le débat avec attention, mais je n’ai pas une opinion tranchée sur la question. Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’on peut quand même faire beaucoup de choses pour une meilleure représentativité de la diversité en France. Je tiens à ce propos à saluer le travail de Jean-Luc Aplogan, le délégué à la diversité à Radio France, qui a essayé de former et de recruter des jeunes en CDD.

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© Photo : AAM/Med’in Marseille