Parlez-vous franlof ?

Le quotidien sénégalais Wal Fadjiri a récemment pointé du doigt la fâcheuse tendance du ministre de la Santé à combiner français et wolof dans une même phrase. Langue officielle héritée de l’empire colonial français ou langues nationales ? Le Sénégal cherche dans la douleur à promouvoir les deux.

L’héritage linguistique laissé par la France à ses colonies africaines n’a pas fini de leur jouer des tours. La majorité des Etats africains, tel que le Sénégal, ont adopté le français comme langue officielle au lendemain de leurs indépendances. Un « butin de guerre », pour l’écrivain algérien Kateb Yacine. Ils ont ainsi évité les rancœurs entre communautés ethniques, mais ne se sont pas toujours donné les moyens de leur politique. Dans son édition du 3 janvier, le quotidien sénégalais Wal Fadjiri déplore « le défaut d’éloquence » en langue française du ministre de la Santé, le Docteur Issa Mbaye Samb, durant le vote du budget 2004.

« Il était très mal à l’aise devant les députés (…) Ce qui a surtout été gênant, c’est qu’on ne l’a vu qu’une seule fois répondre intégralement en français. Il commence en français et, ne trouvant pas les mots qu’il faut, termine en wolof », explique Birra Sall, professeur de français, dans sa contribution au journal sénégalais. « Le militantisme politique ne doit plus suffire pour accéder aux postes de responsabilité », conclut-il, regrettant en tant que militant du Parti démocratique sénégalais (PDS), le parti du Président Abdoulaye Wade, de devoir « encaisser les critiques et moqueries de l’opposition ».

Chasse aux fautes

Le directeur de publication du journal L’Actuel, Alassane Diallo, partage également l’idée qu’un homme politique à forte responsabilité doit maîtriser le français. « Nous l’avons choisi comme langue officielle. Il faut être cohérent ». Deux années durant, jusqu’en octobre dernier, son journal s’est attaché tous les lundis matins à faire la chasse aux fautes de français commises par la classe politique ou dans les médias. « Cela a été mal vu, au départ, mais nous avons fini par nous faire comprendre », explique-t-il. Précisant que le ton de la rubrique était « un peu moqueur, mais que la démarche se voulait surtout pédagogique. Les hommes politiques étaient les plus coopératifs », ajoute Alassane Diallo. « Ils en rigolaient et eux-mêmes nous rappelaient pour nous indiquer des fautes. »

Le directeur de l’alphabétisation au ministère de l’Education, Alassane Ndiaye, estime également que « par rapport à leur cursus et au niveau de responsabilité qui leur est demandé, les hommes politiques se doivent de maîtriser la langue française ». Mais il juge pour sa part qu’au « sommet de l’Etat, elle est suffisamment bien pratiquée, à l’oral comme à l’écrit ». Il s’étonne d’ailleurs que le ministre de la Santé, qui a fait toutes ses études en France, ait été mis en cause pour son français. « Nous ne sommes plus au temps où nous étions immédiatement repris, et même humiliés, à l’école, lorsque notre langue fourchait ». Sous le Président Léopold Sedhar Senghor, immortel de l’académie française, explique le rédacteur en chef de Wal Fadjiri, Jean-Meissa Diop, « si vous vouliez être député ou ministre, il fallait parfaitement maîtriser le français. Senghor lui-même donnait des cours de grammaire aux hauts fonctionnaires et aux journalistes », raconte-t-il. Avant de préciser qu’aujourd’hui, « l’écrasante majorité des hommes politiques ne parlent pas en français, une langue qu’ils maîtrisent mal, mais en langue nationale. Ce qui n’est théoriquement pas autorisé. »

Double alphabétisation

Alphabétiser en français l’écrasante majorité des Sénégalais qui parlent mal cette langue, ou s’adresser à chacun d’entre eux dans une langue qu’il maîtrise ? Le Sénégal aimerait faire les deux. Tout en rétablissant l’équilibre avec les langues nationales, longtemps négligées. Selon l’article 1 de la Constitution sénégalaise, « les langues nationales sont le Diola, le Malinké, le Pular, le Sérère, le Soninké, le Wolof, et toute autre langue nationale qui sera codifiée ». Huit langues ont été codifiées depuis l’accession au pouvoir d’Abdoulaye Wade, selon Alassane Ndiaye. Dans un soucis de « rapprocher l’administration des administrés, le chef de l’Etat sénégalais a également demandé l’alphabétisation des fonctionnaires dans la langue de leur circonscription », explique le rédacteur en chef de Wal Fadjiri.

Cette volonté du Président de favoriser les langues vernaculaires a été « concrétisée par l’expérimentation de classes en langues nationales », explique le directeur de l’alphabétisation. De plus en plus, poursuit Jean-Meissa Diop, « éducateurs et pédagogues pensent qu’il faut d’abord apprendre à parler dans sa langue maternelle, afin de maîtriser des concepts, avant d’apprendre le français. » Aujourd’hui, les élèves sénégalais apprennent leur langue natale à partir de sept ans. Le taux d’alphabétisation est de 54%. L’objectif du Sénégal est de scolariser chacun de ses enfants et d’éradiquer l’analphabétisation à l’échéance 2012 », explique Alassane Ndiaye. « Nous devons pour cela tenir compte des conditions propres à notre pays. Mais la priorité est d’abord l’utilisation des langues nationales ».