
Le 16 mai 2026, l’Égypte et l’Érythrée ont signé à Asmara un accord de coopération maritime et affirmé que la sécurité de la mer Rouge relevait des seuls États riverains. Conjuguée au rapprochement militaire entre Le Caire et Mogadiscio et à la persistance du contentieux du Nil, cette signature dessine, vue d’Éthiopie, un dispositif de pression qui se referme sur ses frontières.
Du Nil à la Corne de l’Afrique : un contentieux qui déborde
Le point central de toutes les tensions dans la Corne de l’Afrique reste le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD), construit sur le Nil Bleu et officiellement inauguré le 9 septembre 2025 par Abiy Ahmed, en présence d’une dizaine de chefs d’État africains. Addis-Abeba considère ce projet destiné à doubler la production électrique du pays comme un socle de sa souveraineté énergétique. Par contre, pour Le Caire, qui dépend du Nil pour 97 % de ses ressources en eau, l’ouvrage est une « menace existentielle », selon les termes employés à plusieurs reprises par Abdel Fattah al-Sissi.
L’Égypte conteste depuis l’origine la gestion du barrage et aucun accord juridiquement contraignant sur le remplissage et l’opération du GERD n’a été conclu entre les trois pays riverains du Nil oriental. Car il existe une troisième partie, le Soudan peu présent sur le dossier en raison de sa guerre civile entre l’armée et les Forces de soutien rapide.
Vue d’Addis-Abeba, la bataille s’est progressivement déplacée du dossier hydraulique vers une compétition d’influence dans la Corne de l’Afrique.
La Somalie, premier point d’appui et ses limites
Le différend somalien tient à l’accord signé en janvier 2024 entre l’Éthiopie et le Somaliland, qui prévoit un accès maritime au profit d’Addis-Abeba en échange d’une perspective de reconnaissance ultérieure de la république autoproclamée. Mogadiscio l’a qualifié d’atteinte à son intégrité territoriale et s’est rapproché de l’Égypte.
En août 2024, Le Caire et Mogadiscio ont signé un pacte de sécurité. L’Égypte a livré dans la foulée des armements à la Somalie, première cargaison de ce type depuis plus de quatre décennies selon Reuters. Le Caire a également annoncé sa participation à l’AUSSOM, mission de l’Union africaine en Somalie qui a remplacé l’ATMIS au 1ᵉʳ janvier 2025. Selon le quotidien émirati The National, jusqu’à 15 000 soldats égyptiens seraient déployés sur le territoire somalien au titre de cette mission et d’un programme bilatéral de formation.
Cette séquence a toutefois connu un coup d’arrêt diplomatique. Le 11 décembre 2024, le président turc Recep Tayyip Erdogan a obtenu la signature, à Ankara, d’une déclaration commune entre Abiy Ahmed et Hassan Sheikh Mohamoud. L’Éthiopie et la Somalie y ont reconnu les bénéfices mutuels d’un accès éthiopien à la mer dans le respect de l’intégrité territoriale somalienne. Un premier cycle de négociations techniques s’est tenu à Ankara le 18 février 2025, sous facilitation turque. Ainsi, le cadre dit « d’Ankara » limite le rapprochement militaire entre Le Caire et Mogadiscio.
Érythrée : la mer Rouge se referme
Le second axe est érythréen. Les tensions ont repris entre Addis-Abeba et Asmara, l’Éthiopie accusant l’Érythrée de soutenir des groupes armés sur son territoire. Asmara dément, mais le climat rappelle les heures les plus sensibles d’une rivalité qui avait débouché sur la guerre frontale de 1998-2000. Gedion Timothewos a appelé fin 2025 la communauté internationale à intervenir pour éviter une escalade.
C’est dans ce contexte qu’a été signé, le 16 mai 2026 à Asmara, un accord de coopération maritime entre l’Égypte et l’Érythrée. Le texte, conclu en présence du président Isaias Afwerki par le ministre égyptien des Affaires étrangères Badr Abdelatty et le ministre des Transports Kamel al-Wazir, prévoit la mise en place d’une ligne maritime directe reliant les ports des deux pays. La formule politique qui l’accompagne est cependant très engageante : « la gouvernance et la sécurité de la mer Rouge » relèvent, selon Le Caire, de « la responsabilité exclusive » des États riverains, sans rôle pour des « parties non riveraines ».
L’allusion vise clairement l’Éthiopie, enclavée depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993 et qui revendique depuis octobre 2023, par la voix d’Abiy Ahmed, un accès durable à la mer comme question « existentielle ». L’argumentaire d’Asmara et du Caire revient à fermer cette porte au nom du droit des riverains.
Le dispositif égyptien va au-delà de l’accord du 16 mai. Selon The National, Le Caire a négocié un accès au port érythréen d’Assab et au port djiboutien de Doraleh, dont l’Éthiopie reste très dépendante pour son commerce extérieur. Un cadre de coordination trilatérale Égypte-Érythrée-Somalie a été établi fin 2024.
Une diplomatie de la pression, vue de chaque capitale
Le Caire conteste la lecture d’un encerclement. Badr Abdelatty a rappelé à Asmara que l’Égypte soutenait la souveraineté de la Somalie et de l’Érythrée et présentait la Corne de l’Afrique comme « un prolongement direct de la sécurité nationale égyptienne ». La formule fonde une légitimité égyptienne à intervenir politiquement et militairement dans le voisinage stratégique immédiat de l’Éthiopie.
L’absence du Soudan, longtemps troisième partie aux négociations sur le Nil, prive Le Caire d’un partenaire de poids et l’incite à composer cet arc régional de substitution. La Turquie, médiatrice de la déclaration d’Ankara, et les monarchies du Golfe, Arabie saoudite et Émirats arabes unis en tête, bailleurs et premiers investisseurs dans la région, restent les variables au jeu trouble qu’aucune des deux capitales ne contrôle.
Reste l’essentiel : le contentieux hydraulique du GERD n’a pas trouvé d’épilogue juridique et le rapport de force se rejoue sur les frontières éthiopiennes. C’est cette lecture que défendent des responsables éthiopiens, pour qui la séquence Somalie-Érythrée-mer Rouge constitue le redéploiement diplomatique d’un dossier que Le Caire n’a pas pu refermer sur le fleuve.



