L’Odyssée de Nolan : Hollywood tourne au Sahara occidental, le peuple sahraoui reste hors champ


Lecture 5 min.
Damon, Nolan et Zendaya
Damon, Nolan et Zendaya

Le nouveau film de Christopher Nolan, présenté en première mondiale à Londres le 6 juillet et attendu en salles le 15 juillet 2026, a été en partie touné à Dakhla, au Sahara occidental. Derrière le blockbuster se pose une question que les grandes productions ne semblent pas se poser. Savoir à qui profite l’argent d’un tournage hollywoodien sur un territoire dont le peuple n’a jamais pu décider librement de son avenir ?

Christopher Nolan tenait son grand retour, et il ne l’a pas manqué. Porté par Matt Damon dans le rôle d’Ulysse, entouré de Zendaya, Anne Hathaway, Tom Holland, Robert Pattinson, Lupita Nyong’o et Charlize Theron, L’Odyssée affiche tous les attributs de la superproduction planétaire. Un casting démesuré, un budget colossal pour un tournage réparti entre l’Italie, la Grèce, l’Islande, l’Écosse, le Maroc et les studios californiens d’Universal. Les premières projections, avant la sortie américaine du 17 juillet, ont reçu un accueil critique favorable. Matt Damon décrit même Ulysse comme l’un des rôles les plus physiques de sa carrière et le film pourrait remporter de nombreux prix.

Mais une partie de ce tournage épique s’est déroulée à Dakhla, dans la région du Río de Oro, au Sahara occidental. Ce territoire, contrôlé par le Maroc, reste inscrit par l’ONU sur la liste des territoires non autonomes en attente de décolonisation. Dès 2025 une controverse était née de ce choix de décor, dont les acteurs et le réalisateur ne semblait pas connaitre l’histoire. À l’approche des salles, le débat ressurgit avec une acuité nouvelle.

Un décor n’est jamais gratuit

Le problème est diplomatique et économique. Un tournage hollywoodien mobilise des autorisations, des équipes techniques, des hébergements, des transports, de la sécurité, des prestataires locaux et des intermédiaires. Bref, il génère des retombées. Reste à savoir qui les a encaissées à Dakhla.

À ce jour, aucune donnée publique ne permet d’établir quelle part des dépenses est revenue à des Sahraouis, et quelle part a été captée par des sociétés de service, des autorités locales ou des prestataires installés au Maroc. Cette opacité est dénoncée par les organisation sahraoui. Elles considèrent, en effet, que la population locale n’a pas bénéficiée de retombées du tournage. Lorsqu’un territoire contesté est mobilisé pour son paysage, la question du consentement de sa population et du bénéfice réel pour elle ne peut être écartée. La question s’était déjà posée concernant les locations Airbnb dont les taxes de séjours n’étaient pas reversées au peuple sahraoui mais, a priori, encaissées par le Maroc.

Depuis des années, le Sahara occidental est au cœur de litiges portant sur l’exploitation de ses ressources : pêche, produits agricoles, phosphates, tourisme. Le cinéma y ajoute une dimension supplémentaire, celle de l’image.

Le « cash rebate » marocain à l’épreuve du Sahara occidental

Le Maroc a fait de l’accueil des productions étrangères un instrument d’attractivité assumé. Le Centre cinématographique marocain (CCM) propose un dispositif de remboursement particulièrement attractif. Un « cash rebate », pouvant atteindre 30 % des dépenses éligibles engagées sur le territoire, à condition de mobiliser un budget d’au moins dix millions de dirhams (environ un million de dollars) et de tourner sur place pendant dix-huit jours au minimum. Le mécanisme est redoutablement efficace pour séduire les studios.

Youtube video

Appliqué à Dakhla, il soulève pourtant une difficulté politique de premier ordre. Le Sahara occidental y est-il traité comme un décor marocain parmi d’autres, ou comme un territoire dont la population devrait être consultée et associée aux bénéfices ? En intégrant les dépenses réalisées à Dakhla dans un dispositif national, le Royaume inscrit de fait ce territoire dans son économie touristique et cinématographique. Cela sabs que la question du consentement sahraoui et de la juste rémunération de la population locale ne ne soit jamais posée.

Ce que dit le droit européen

La sensibilité du dossier est d’autant plus vive que la justice européenne a déjà tranché sur le principe. Le 4 octobre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne a confirmé l’annulation de deux accords commerciaux, pêche et produits agricoles, conclus entre l’Union et le Maroc et appliqués au Sahara occidental. En effet, le consentement du peuple sahraoui, condition de validité de tels accords, n’avait pas été recueilli.

Les juges ont toutefois admis qu’un consentement puisse être présumé, mais seulement à des conditions strictes. Ainsi, l’accord ne doit imposer aucune obligation au peuple concerné et lui apporter des avantages précis, concrets, substantiels et vérifiables. Un tournage n’est évidemment pas un traité international. Mais le principe posé demeure et on ne peut pas agir comme si ce territoire était juridiquement et politiquement neutre.

Hollywood et les territoires disponibles

Hollywood a longtemps traité les territoires périphériques comme des décors disponibles, sans interroger les rapports de pouvoir qu’ils recouvrent. Dans le cas du Sahara occidental, cette indifférence devient difficilement défendable.

L’Odyssée raconte le retour impossible d’un homme vers sa terre, l’exil, la patrie et la souveraineté retrouvée du retour. Or au Sahara occidentale, le peuple attend toujours dans des camps situés de l’autre côté de la frontière de pouvoir choisir son destin pour revenir librement chez lui. Pour un film bâti sur ces thèmes, le symbole pèse lourd.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
Newsletter Source préférée