Sahara occidental : l’hydrogène vert relance les accusations d’exploitation contre le Maroc


Lecture 7 min.
Paysage désertique côtier avec campement, panneaux solaires, éoliennes et installation industrielle, illustrant les projets d’hydrogène vert au Sahara occidental.
Panneaux solaires, éoliennes et installations industrielles dans un paysage désertique : l’hydrogène vert est devenu un nouveau sujet de controverse au Sahara occidental.

Le Maroc veut faire du Sahara occidental une vitrine de sa transition énergétique. Réunies à Genève dans le cadre du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, des organisations de défense des droits humains y voient au contraire une accélération de l’appropriation des terres sahraouies, à travers des projets d’hydrogène vert susceptibles d’ancrer davantage l’occupation dans l’économie du territoire.

Le Sahara occidental est devenu un enjeu pour les ambitions énergétiques de Rabat et de plusieurs groupes internationaux. Après les phosphates, la pêche, l’agriculture intensive, le sable, le tourisme ou les parcs éoliens, l’hydrogène vert concentre à son tour les critiques des organisations internationales qui dénoncent un pillage des ressources.

Le Maroc entend intégrer une partie du territoire sahraoui dans son programme « Offre Maroc », destiné à attirer des investissements dans l’hydrogène vert, l’ammoniac renouvelable et les carburants de synthèse. Présentée comme une réponse aux besoins de décarbonation de l’Europe, cette stratégie soulève une objection majeure chez les juristes et militants sahraouis qui rappellent que le Sahara occidental reste classé par l’ONU comme territoire non autonome, et son statut final n’a jamais été tranché. Son exploitation ne peut donc être décidée sans le consentement du peuple sahraoui comme le rappelle régulièrement la Cour de Justice de l’union Européenne.

Des projets « verts » sur un territoire contesté

Western Sahara Resource Watch (WSRW) affirme qu’au moins deux accords fonciers liés à l’hydrogène vert concernent directement le Sahara occidental. Ils s’inscrivent dans une vague de sélections annoncées en mars 2025 : cinq entreprises ou consortiums retenus pour un investissement cumulé estimé à environ 35 milliards de dollars.

Parmi eux figure ORNX, qui associe l’américain Ortus, l’espagnol Acciona et l’allemand Nordex. Sont également cités TAQA-Moeve, ACWA Power, le marocain Nareva et un consortium chinois. WSRW dit avoir confirmé deux localisations, TAQA-Moeve à Dakhla, pour un projet d’ammoniac vert et d’e-carburants, et ORNX à El-Aaiún, pour un projet d’ammoniac vert évalué à 4,5 milliards de dollars. Une circulaire marocaine de mars 2024 prévoit que chaque projet retenu peut recevoir jusqu’à 30 000 hectares.

Le Sahara occidental est présenté par les promoteurs de ces projets comme un espace idéal en raison de l’abondance de soleil abondant, des vents réguliers et d’un accès à l’Atlantique. Pour les défenseurs du droit international, ces investissements supposent des réservations de terres, des études environnementales et des infrastructures lourdes appelées à transformer durablement le territoire.

Pour les ONG sahraouies, la « transition verte » prolonge une pratique ancienne. Celle d’exploiter les ressources du Sahara occidental sans le consentement de sa population. En mars 2025, huit rapporteurs spéciaux de l’ONU ont exhorté le Maroc à cesser les démolitions de maisons sahraouies liées à l’expansion des projets d’énergie verte, en pointant aussi la répression visant des militants, journalistes et défenseurs des droits humains.

Un rapport présenté à Genève

Ces accusations sont reprises dans le rapport annuel « Voces desde la resistencia », porté par NOVACT, ACAPS et le Groupe de travail sur les droits humains dans les territoires occupés du Sahara occidental. La dernière édition a été présentée à Genève, dans le cadre du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, avec le soutien des missions permanentes de l’Afrique du Sud et de la Namibie.

Élaboré à partir de données recueillies par des militants et défenseurs sahraouis, le document recense plus de 170 violations des droits humains en 2025, soit une hausse de 70 % par rapport à l’année précédente. Il évoque des représailles contre des militants et des journalistes, des arrestations arbitraires, des agressions, des menaces, des restrictions à la liberté d’expression et des pressions économiques sur les Sahraouis.

Le rapport établit aussi un lien entre répression et intérêts économiques. Selon ses auteurs, la contestation de l’exploitation des ressources naturelles expose les Sahraouis à des mesures d’intimidation ou de sanction. L’appropriation des terres, les projets énergétiques, l’extension des infrastructures et l’arrivée d’investisseurs étrangers seraient ainsi les instruments d’une consolidation économique de l’occupation.

Le document insiste enfin sur le verrouillage de l’information. Ses auteurs décrivent le Sahara occidental comme un « trou noir » médiatique, où l’expulsion ou le refoulement de journalistes, d’observateurs et de parlementaires limite la documentation indépendante des violations et entretient l’isolement du territoire.

La jurisprudence européenne fragilise Rabat

La question des ressources sahraouies a pris un poids nouveau avec la jurisprudence européenne. Le 4 octobre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne a confirmé que les accords commerciaux conclus entre l’Union européenne et le Maroc ne pouvaient pas s’appliquer automatiquement au Sahara occidental sans le consentement du peuple sahraoui, considéré comme un tiers à ces accords.

Cette décision a fragilisé les exportations agricoles et halieutiques issues du territoire. Pour les ONG, la même logique doit désormais s’appliquer aux nouveaux projets industriels, énergie comprise. Si les tomates de Dakhla, les poissons de l’Atlantique ou les phosphates de Bou Craa relèvent de cette exigence de consentement, l’hydrogène vert ne saurait y échapper.

Les organisations sahraouies estiment que les infrastructures, les réservations foncières et les partenariats internationaux transforment peu à peu la réalité du terrain, avant même qu’une solution politique ne soit trouvée.

Les entreprises européennes exposées

L’Europe se trouve ainsi placée devant ses propres contradictions. Elle cherche à sécuriser ses approvisionnements en énergies renouvelables, en ammoniac vert et en hydrogène bas carbone, tout en étant liée par les décisions de sa Cour de justice et par le statut particulier du Sahara occidental.

Plusieurs ONG y voient une stratégie délibérée. En associant à l’exploitation du territoire des entreprises américaines, espagnoles et allemandes, le Maroc créerait des intérêts économiques susceptibles de consolider le soutien de ces États à son plan d’autonomie. Western Sahara Resource Watch décrit les firmes participantes comme les « pions » d’une manœuvre visant à blanchir l’occupation, et cite un document attribué à la diplomatie marocaine évoquant le recours aux ressources sahraouies pour « impliquer » des pays tiers et « geler » le dossier à l’ONU. En d’autres termes, le Maroc achète le soutien européen avec les ressources sahraouies.

Sans consentement, pas d’assurance jurdique

WSRW indique que ses courriers à Ortus, Acciona et Nordex, en avril 2025, ainsi que ses relances auprès de TAQA et Moeve, sont restés sans réponse. Mais les entreprises concernées disent avancer avec prudence, en soulignant souvent le caractère préliminaire de leurs études. Pour les ONG, cette prudence ne suffit pas, car sans consentement clair du peuple sahraoui, toute implication expose les groupes concernés à un risque juridique et réputationnel.

Rabat récuse cette lecture et présente ces partenariats comme un moteur de développement et d’emploi pour la région. Le rapport défend une analyse inverse montrant que ce modèle profiterait d’abord à l’État marocain et à ses partenaires économiques, tandis que les Sahraouis resteraient privés de toute capacité réelle à décider de l’avenir de leurs ressources. C’est ce qui avait déjà été démontré avec les taxes perçues par le Maroc auprès d’AirBnB et jamais reversées.

Pour les ONG sahraouies, l’enjeu est désormais d’éviter que la transition énergétique ne serve à consolider l’exploitation économique du Sahara occidental. Elles demandent que les projets d’hydrogène vert soient examinés à la lumière du droit international et du droit de la population sahraouie à décider de l’usage de ses ressources.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
Newsletter Source préférée