Naufrage sur l’Aruwimi : jusqu’à quand les Congolais mourront-ils sur leurs fleuves ?


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illustration naufrage en RDC
illustration naufrage en RDC

Le chavirement d’une embarcation sur la rivière Aruwimi, à Banalia, remet en lumière une crise ancienne en République démocratique du Congo : celle de la sécurité fluviale. Entre bacs hors service, surcharge, contrôles insuffisants et promesses sans lendemain, les mêmes drames se répètent sur les voies navigables du pays.

Le drame s’est produit mardi 2 juin, sur la rivière Aruwimi, dans le territoire de Banalia, province de la Tshopo. Une embarcation transportant passagers et marchandises a chaviré alors qu’elle se dirigeait vers Buta. Le bilan restait encore incertain mercredi mais au moins une vingtaine de personnes auraient pu être secourues, tandis que plusieurs passagers étaient toujours portés disparus. Trois motos ont également été repêchées, sur neuf signalées à bord.

Selon des témoignages recueillis localement, le hors-bord aurait été déstabilisé par la vague provoquée par une autre embarcation. Mais réduire le naufrage à un simple accident serait trop commode. Depuis plusieurs semaines, le bac qui assurait normalement la traversée de l’Aruwimi était en panne ou hors d’usage, obligeant les habitants à recourir à des solutions de fortune. Le danger était donc connu.

Banalia est une nouvelle preuve de l’abandon des populations contraintes d’emprunter les fleuves, rivières et lacs du pays dans des conditions de sécurité souvent indignes.

Banalia, un drame de plus dans une longue série

Le naufrage de l’Aruwimi n’est pas un cas isolé. Depuis le début de l’année 2026, les accidents fluviaux se succèdent en RDC. En janvier, un naufrage sur le fleuve Congo, dans la province de l’Équateur, a fait plusieurs morts et disparus. Puis en mars, un autre drame était signalé sur le lac Albert, en Ituri. Enfin en avril, le lac Tanganyika, près de Kalemie, puis le lac Kivu, étaient à leur tour endeuillés.

Ces catastrophes prolongent une année 2025 déjà particulièrement meurtrière. En avril, le HB Kongolo, bateau motorisé transportant plusieurs centaines de passagers, a pris feu puis chaviré près de Mbandaka, faisant au moins 50 morts dans un premier bilan. Il a ensuite été revu à la hausse par les autorités locales. En juin, au moins 40 personnes ont péri dans le naufrage de trois pirogues liées entre elles sur le lac Ntomba. En septembre, un autre drame, à Basankusu, dans la province de l’Équateur, a coûté la vie à au moins 86 personnes, dont de nombreux élèves.

À ce stade, il ne s’agit plus d’une succession d’accidents isolés, mais d’une crise nationale de sécurité des transports.

Surcharge, nuit, vétusté : le scénario est connu

Les causes reviennent d’un drame à l’autre : surcharge des embarcations, navigation nocturne, vétusté des bateaux, absence de gilets de sauvetage, contrôles insuffisants, ports clandestins, passagers non enregistrés. À chaque naufrage, les mêmes explications sont avancées. À chaque fois, les mêmes promesses d’enquête sont formulées. Puis le silence retombe jusqu’à la catastrophe suivante.

Le cas de Banalia est particulièrement révélateur. Le bac censé assurer la traversée de l’Aruwimi présentait déjà des signes inquiétants de dégradation. Une partie de l’embarcation avait même été signalée sous l’eau en mai, suscitant l’inquiétude des usagers. Faute d’alternative, les habitants ont continué à traverser comme ils pouvaient, avec des pirogues chargées de passagers, de marchandises et de motos.

Le danger n’était donc pas imprévisible. Il était installé dans le quotidien.

La répétition de ces drames donne le sentiment que la sécurité des passagers reste traitée comme une urgence secondaire. Dans un pays déjà meurtri par les violences armées à l’est, par la pauvreté et par les épidémies, les populations enclavées paient aussi le prix d’infrastructures abandonnées.

L’État absent sur ses propres voies navigables

La République démocratique du Congo possède l’un des plus vastes réseaux fluviaux du continent. Pour des millions d’habitants, les fleuves et rivières ne sont pas un choix, mais une nécessité. Dans de nombreuses régions, les routes sont inexistantes, impraticables ou dangereuses. Le bateau reste le seul moyen de rejoindre un marché, une école, un hôpital, une administration ou une famille.

C’est précisément pour cette raison que la sécurité fluviale devrait être une priorité nationale. Or les investissements restent insuffisants, les contrôles trop faibles et les sanctions rarement dissuasives. Les commissariats fluviaux existent, mais les embarcations continuent de partir surchargées. Les interdictions de naviguer la nuit sont régulièrement contournées. Les gilets de sauvetage restent l’exception plutôt que la règle.

En mars 2026, le député national Fontaine Mangala Sakilikili avait formellement interpellé Jean-Pierre Bemba, vice-Premier ministre chargé des Transports, sur les naufrages récurrents en RDC. Dans sa question orale avec débat, l’élu de la Tshopo s’interrogeait notamment sur l’écart persistant entre les manifestes officiels et la réalité des chargements à bord. Autrement dit : pourquoi les embarcations partent-elles encore surchargées alors que des services de contrôle sont censés exister ?

Une responsabilité politique désormais posée

Parler de démission de l’État peut sembler sévère. Mais l’accumulation des tragédies finit par poser la question de la responsabilité politique. Lorsqu’un bac reste inutilisable pendant des semaines, lorsque les habitants sont contraints d’emprunter des embarcations de fortune, lorsque les règles de sécurité ne sont pas appliquées, l’État ne peut plus invoquer seulement la fatalité.

Les intempéries, les courants ou les vagues peuvent déclencher un accident. Ils n’expliquent pas l’absence d’entretien, le défaut de contrôle, la surcharge ou l’indifférence administrative.

En avril, Jean-Pierre Bemba recevait l’ambassadeur de France, accompagné de représentants de l’AFD et de Haropa Port, pour discuter de la relance du transport fluvial sur l’axe stratégique Kisangani-Kinshasa. Ces partenariats peuvent être utiles. Mais ils ne répondent pas à l’urgence vécue par les habitants de Banalia, de l’Équateur, du Kivu ou de l’Ituri, pour qui chaque traversée peut devenir un pari mortel.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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