Nabil Djedouani : « Le patrimoine cinématographique algérien doit retrouver son public »


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Nabil Djedouani
Nabil Djedouani

À l’occasion des Rencontres cinématographiques de Béjaïa, Nabil Djedouani revient pour Afrik.com sur la formation consacrée à la restauration numérique du patrimoine cinématographique algérien. Autour de Yasmina, œuvre majeure de l’histoire du cinéma national numérisée à partir d’une copie conservée à Prague, il défend une démarche mêlant transmission des savoir-faire, coopération internationale et restitution des films aux institutions et au public algériens.

Cet atelier s’inscrit dans une circulation qui a commencé à Beyrouth en 2019, avant Tunis en 2025 et Marseille durant l’été 2026. Qu’est-ce qui a permis de la faire aboutir aujourd’hui en Algérie ?

Nabil Djedouani  : Cette circulation est d’abord le fruit de rencontres et d’une volonté de faire circuler les savoir-faire autant que les films. L’Archive Circulation Initiative est née de cette idée : créer des espaces où les professionnels, les chercheurs, les archivistes et les jeunes générations peuvent travailler concrètement autour des questions de préservation et de restauration, plutôt que de rester uniquement dans une approche théorique.

Après Beyrouth en 2019, puis Tunis en 2025 et Marseille durant l’été 2026, il était assez naturel que cette circulation arrive en Algérie. Mais cela n’allait pas de soi. Il fallait réunir plusieurs conditions : des partenaires locaux, des équipements, des formateurs, des films sur lesquels travailler et, surtout, une institution ou un événement capable d’accueillir cette dynamique.

Les Rencontres cinématographiques de Béjaïa représentaient pour nous un contexte particulièrement pertinent, notamment en raison de la place qu’elles accordent depuis plusieurs années, dans leur programmation, aux films du patrimoine et à la redécouverte des œuvres du passé.

L’Algérie possède un patrimoine cinématographique considérable, mais les occasions de travailler concrètement sur les questions de conservation, de restauration et de circulation restent encore trop rares. Cette formation permet donc aussi de créer un premier espace de transmission directement en Algérie.

Cette étape est importante parce qu’elle permet de ne plus penser la restauration du patrimoine algérien uniquement depuis l’étranger. Il faut évidemment continuer à travailler avec les cinémathèques, les archives et les laboratoires internationaux lorsque cela est nécessaire, mais il faut aussi progressivement permettre aux compétences et aux outils de se développer en Algérie.

Un patrimoine cinématographique algérien encore largement dispersé

Que sait-on aujourd’hui de l’état du patrimoine cinématographique algérien ? Combien d’œuvres sont menacées, dispersées à l’étranger ou encore en attente de numérisation ?

Nabil Djedouani  : C’est justement l’une des grandes difficultés : nous ne disposons pas aujourd’hui d’un inventaire exhaustif permettant de répondre précisément à la question de savoir combien de films sont menacés, combien sont dispersés à l’étranger ou combien attendent encore une numérisation. Je préfère ne pas avancer de chiffre, faute d’un recensement institutionnel exhaustif qui, à ma connaissance, n’existe pas à ce jour.

Ce que l’on peut en revanche constater à travers le travail de terrain, c’est une situation extrêmement hétérogène. Certaines œuvres sont conservées dans des institutions algériennes. D’autres, plus rarement, se trouvent dans des collections privées, chez les familles des cinéastes ou des producteurs. Un nombre important de copies ou de négatifs ont également été déposés ou se sont retrouvés dans des cinémathèques, des laboratoires et des archives étrangères.

Cette dispersion n’est d’ailleurs pas nécessairement synonyme de disparition. Paradoxalement, certaines copies conservées à l’étranger sont aujourd’hui dans un meilleur état que d’autres éléments restés en Algérie. C’est ce constat qui rend la question de la restitution particulièrement importante.

Il existe aussi toute une partie de l’histoire du cinéma algérien dont les traces sont fragmentaires. Pour certains films, nous savons qu’ils ont existé, mais nous ne savons pas encore où se trouvent les éléments originaux. Pour d’autres, il ne subsiste peut-être qu’une copie, un extrait, une photographie, un dossier de production ou une mention dans la presse.

Je pense notamment à un film comme Comme une âme d’Abderrahmane Bouguermouh, dont la trace reste aujourd’hui difficile à retrouver. C’est pourquoi le travail d’archives ne peut pas se limiter à restaurer les films que nous avons déjà sous la main : il faut aussi mener une véritable recherche, retrouver les œuvres, identifier les éléments conservés et reconstituer cette mémoire dispersée.

Avant même de parler de restauration, il y a donc un immense travail d’inventaire, de documentation et de localisation à mener.

Yasmina, un film algérien retrouvé dans les archives tchèques

Le choix de Yasmina pour ce premier chantier pratique était-il avant tout patrimonial, avec le symbole d’une œuvre fondatrice du cinéma algérien, ou également logistique, puisqu’une copie 35 mm était déjà accessible par l’intermédiaire des archives tchèques ?

Nabil Djedouani : Après Les Plongeurs du Désert de Tahar Hannache, restauré par les Archives Numériques du Cinéma Algérien en partenariat avec l’Association Jocelyne Saab et présenté en ciné-concert à l’ouverture du 22e Festival international du film d’Alger, j’avais envie de poursuivre cette généalogie du cinéma algérien en partant à la recherche d’un autre film fondateur, mais aussi d’une autre étape dans la construction de son esthétique.
Ce qui relie très concrètement les deux films, c’est Djamel Chanderli. Il était le neveu de Tahar Hannache et avait été comédien et assistant réalisateur sur Les Plongeurs du Désert. Quelques années plus tard, on le retrouve aux côtés de Mohamed Lakhdar-Hamina dans Yasmina, film produit par le service cinéma du GPRA en exil à Tunis.

Il existe d’ailleurs entre les deux films une certaine proximité esthétique, une manière de filmer les paysages, les corps, presque une continuité de regard qui m’intéresse particulièrement. J’étais parallèlement à la recherche d’autres films importants de cette période dont la trace semble aujourd’hui avoir disparu, ou dont les éléments sont difficiles à localiser.

La rencontre avec Klára Trsková, curatrice au Národní filmový archiv de Prague, a été déterminante. Son travail sur la circulation des films entre l’Europe de l’Est et les pays du Sud, ainsi que sur les questions de décolonisation et de coopération entre archives, faisait particulièrement écho à mes propres préoccupations autour du patrimoine cinématographique algérien.

C’est dans ce contexte que nous avons commencé à réfléchir à la possibilité de faire revenir vers l’Algérie des œuvres conservées dans les collections tchèques. Parmi les éléments conservés au Národní filmový archiv figuraient notamment des versions internationales de La Voix du Peuple, déjà numérisées, mais aussi, à ma grande surprise, une copie de Yasmina dans un état de conservation relativement correct.

Le choix de Yasmina répond donc à la fois à une logique patrimoniale et à une opportunité concrète. Nous avions identifié un film important, une copie accessible et un partenaire disposé à travailler avec nous. C’est à ma demande que le film a finalement été numérisé cet été par les équipes de la Cinémathèque tchèque.

Vers une filière algérienne de restauration du cinéma

Mais il était également essentiel pour moi que ce film algérien puisse devenir un support de formation pour des professionnels algériens. Il ne s’agissait pas seulement de récupérer une œuvre, mais de permettre à des participants algériens de travailler concrètement sur leur propre patrimoine, sur un film de l’histoire du cinéma national, et de se familiariser avec les différentes étapes de sa restauration.

C’est une manière de créer un lien direct entre la transmission des savoir-faire et la préservation de notre patrimoine.

L’essentiel, pour moi, est donc que cette opération ne s’arrête pas à la numérisation et à la restauration. Nous avons également établi un principe de restitution : la copie numérique doit revenir aux institutions algériennes. C’est cette logique de circulation, de transmission et de restitution qui donne véritablement son sens au projet.

Comment cette formation pourra-t-elle être prolongée afin de constituer une véritable filière algérienne de restauration cinématographique ?

Nabil Djedouani : Cette formation doit être considérée comme une première étape et non comme une fin en soi. Une véritable filière de restauration cinématographique ne peut évidemment pas être créée en une semaine.

Il faut d’abord multiplier les formations pratiques, permettre aux participants de se confronter à différents types de supports et de problèmes, puis créer progressivement un réseau de professionnels capables d’intervenir sur l’image, le son, l’étalonnage, la réparation physique des films, l’indexation et la documentation.

C’est précisément ce que nous essayons de faire avec l’ACI : ne pas dissocier la restauration numérique de tout ce qui l’entoure. Restaurer un film, ce n’est pas simplement passer une pellicule dans un scanner et utiliser un logiciel. Il faut connaître le support, son histoire, ses altérations, documenter les interventions, prendre des décisions sur ce qui doit être réparé ou conservé, puis assurer la conservation et la circulation des nouveaux éléments numériques.

Le partenariat entre l’ACI, les Archives Numériques du Cinéma Algérien, le Národní filmový archiv et le Centre Algérien de la Cinématographie pourrait également constituer un modèle pour de futures éditions, dans d’autres villes algériennes.

Mais pour que cette dynamique puisse s’inscrire dans la durée et se développer, elle devra nécessairement bénéficier de soutiens et de financements. Cette édition à Béjaïa a précisément pu voir le jour grâce à l’engagement des partenaires impliqués, mais l’ACI n’a, pour cette édition, reçu aucun soutien financier spécifique.

L’enjeu, à terme, serait donc de pouvoir réaliser une part croissante de ces opérations en Algérie, avec des professionnels formés et des équipements adaptés. Cela nécessite évidemment des investissements importants, mais aussi une politique de conservation à long terme.

J’aimerais surtout que cette formation permette d’inscrire le travail dans la durée. L’objectif est que les personnes formées puissent continuer à travailler ensemble, intervenir sur d’autres collections et, à leur tour, transmettre leurs connaissances.

C’est déjà le cas avec Hocine Mellal et Kafia Ouattou, qui ont tous deux participé aux éditions de Tunis et de Marseille et interviennent aujourd’hui, à leur tour, comme formateurs dans le cadre de l’ACI à Béjaïa. C’est précisément cette dynamique de transmission, d’une édition à l’autre et d’une génération de professionnels à l’autre, que nous souhaitons développer.

Au-delà du scan 4K fourni par les archives tchèques, l’Algérie récupérera-t-elle une copie restaurée exploitable ? Et dans quelles conditions le public pourra-t-il ensuite redécouvrir le film ?

Nabil Djedouani : Oui. Pour moi, c’est précisément ce qui distingue une opération de numérisation d’un véritable projet patrimonial.

Le scan réalisé par les Archives nationales du film tchèque ne doit pas simplement rester dans une institution étrangère. Comme je le disais, nous avons établi un principe de restitution afin que les éléments numériques puissent revenir aux institutions algériennes qui souhaitent en faire l’acquisition, et plus particulièrement à la Cinémathèque algérienne.
Cette idée de restitution est aujourd’hui centrale dans mon travail. Une grande partie du patrimoine cinématographique algérien se trouve encore à l’étranger, parfois dans d’excellentes conditions de conservation.

Il ne s’agit évidemment pas de considérer les institutions étrangères comme des dépositaires illégitimes : elles ont souvent permis à ces œuvres de survivre. Mais il faut désormais construire une nouvelle relation avec ces institutions, fondée sur la coopération, la circulation des éléments et leur restitution aux institutions et au public algériens.

Pour Yasmina, l’objectif est donc que cette nouvelle copie puisse rejoindre les collections algériennes et permettre à l’œuvre de retrouver une circulation. Il faudra ensuite déterminer, avec les institutions détentrices des droits et les partenaires concernés, les conditions de diffusion du film : projections en cinémathèque, festivals, programmes pédagogiques, recherche, ou encore nouvelle restauration si de nouveaux éléments apparaissent et permettent d’aller plus loin.

La restauration n’a de sens que si elle permet ensuite au film de vivre à nouveau. Numériser une œuvre pour la laisser dormir sur un serveur ne suffit pas. Il faut la documenter, la conserver, la restituer et, surtout, lui permettre de retrouver un public.

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