Nabil Ayouch : «J’ai appris à ne pas juger»

Dans Les Chevaux de Dieu, Nabil Ayouch filme les petits accidents de la vie qui ont conduit les kamikazes responsables des attentats de Casablanca, en mai 2003, à choisir la mort. L’œuvre a été sélectionnée à « Un Certain regard » au Festival de Cannes. Le cinéaste franco-marocain explique pourquoi il a voulu faire ce film.

Deux frères – Yachine et Hamid – et leurs amis – Nabil et Fouad – sont enrôlés par les islamistes dans le bidonville de Sidi Moumen au Maroc. Ils seront désignés pour commettre les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. Les Chevaux de Dieu de Nabil Ayouch, adapté du livre Les Etoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine, dissèque l’engrenage mortel dans lequel ces jeunes ont été pris.

Afrik.com : Vous vous étiez d’abord intéressé aux victimes des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. Vous leur aviez consacré un documentaire après le drame. On a le sentiment que c’est par souci d’équité que vous vous êtes engagé dans le projet qui a abouti aux Chevaux de Dieu ?

Nabil Ayouch :
En tout cas, j’étais animé par le devoir de m’intéresser à l’autre côté du miroir. L’expérience m’avait laissé un arrière-goût de frustration. J’avais l’impression de ne pas être allé au bout de ma démarche, de ne pas m’être emparé de ce sujet sensible avec la profondeur nécessaire. Quelque part, les victimes sont des deux côtés. C’est compliqué de s’intéresser aux raisons qui ont pu mener ces jeunes à commettre les actes qu’ils ont commis. Mais c’est passionnant.

Afrik.com : La relation entre Yachine et Hamid, les héros du film interprétés par Abdelhakim et Abdelilah Rachid qui sont également frères à la ville, est centrale dans le déroulement des évènements. Pourquoi ce parti pris scénaristique ?

Nabil Ayouch :
Cette relation constitue un vrai axe dramatique. Il nous a semblé pertinent de recentrer le propos sur deux des quatre personnages principaux. A partir du moment où l’on décide de s’intéresser à l’humain, l’enjeu de cette fratrie devient encore plus important parce qu’entrent alors en ligne de compte la famille, l’absence du père, de l’autorité paternelle, la manière dont la mère tient son foyer à bout de bras et aime un peu différemment ses fils… Et la rivalité.

Afrik.com : Qu’est-ce que ce film vous avez appris sur les islamistes ?

Nabil Ayouch :
Je n’ai pas appris quelque chose sur les islamistes mais sur la condition humaine. J’ai appris à ne pas juger. J’ai appris à quel point les micro-traumatismes qu’on subit quand on est enfant, adolescent sont, à la fois, constitutifs de l’adulte qu’on devient et déterminants dans les actes qu’on produit et reproduit.

Afrik.com : Les Chevaux de Dieu est-il un exemple des dangers qui guette les enfants dont vous parliez il y a une dizaine d’années dans Ali Zaoua (2000) ? Y a-t-il une filiation entre ces deux films ?

Nabil Ayouch :
Il y a une filiation, une consanguinité assumée entre ces deux projets. Ces jeunes kamikazes des Chevaux de Dieu sont ce que pourraient devenir ces enfants d’Ali Zaoua.

Afrik.com : Les Chevaux de Dieu est une fiction inspirée de faits réels et l’adaptation du livre de Mahi Binebine, Les Etoiles de Sidi Moumen. Quelles sont les libertés que vous avez prises avec la réalité ?

Nabil Ayouch :
Ce qu’on a gardé, ce sont les décors, la multiplicité des points de vue et des personnages et les références majeures, telles que l’absence d’autorité paternelle, l’éclatement de la cellule familiale et un sentiment d’abandon. L’objectif, c’était bien évidemment de faire un film et quand on en fait un, on a envie de s’affranchir jusqu’à un certain point, sans la trahir, de la réalité. Je n’ai pas fait un travail biographique sur ces jeunes. J’ai plutôt fait un travail d’anthropologue, de sociologue sur les réalités vécues dans ce quartier de Sidi Moumen, ce qui m’a ensuite permis de les traduire en fiction.

« Les Chevaux de Dieu », ces chairs à canon pour salafistes

Les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca, au Maroc, ont mis sur la sellette de jeunes terroristes, tous issus du bidonville de Sidi Moumen. Nabil Ayouch réinterprète leur parcours d’inutiles martyrs au service des islamistes dans les Chevaux de Dieu, l’un des films sélectionnés dans la section « Un Certain regard » du Festival de Cannes (…).

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Afrik.com : Ces attentats ont traumatisé les Marocains. La démarche que vous avez, celle de passer de l’autre côté du miroir comme vous dites, n’est pas à la portée de tous. Comment pensez-vous que vos compatriotes percevront ce film et seront-ils sensibles à la problématique que vous développez ?

Nabil Ayouch :
J’ai dû mal à vous répondre parce que le film n’est pas sorti au Maroc. Cependant, c’est une façon aussi de questionner notre capacité à nous interroger sur nous-mêmes. Sur ce point-là, je fais confiance à l’intelligence du spectateur marocain. Je pense que si nous n’écrivons pas nous, cinéastes arabes, africains, nos propres histoires avec nos mots et nos points de vue, d’autres continueront à l’écrire avec leurs mots à eux, leurs points de vue à eux. Je préfère prendre le risque de pas être pas compris par mon public plutôt que d’en laisser le soin à d’autres.

Afrik.com : Les Chevaux de Dieu ont une espèce de parcours cannois parce que vous avez participé en 2010 à l’Atelier de la Cinéfondation, qui se tient pendant le festival, pour financer le film. Que représente votre sélection à « Un certain regard », vous qui avez déjà représenté le Maroc aux Oscars et à qui l’exercice semble désormais familier ?

Nabil Ayouch :
Ça n’enlève rien à la fierté et au bonheur d’être là. C’est bien, mais tout cela ne constitue pas une autoroute royale pour aller en sélection officielle. Je suis heureux d’être là et j’en profite.

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