Mozambique : le Rwanda menace de retirer ses troupes du Cabo Delgado, chantage sur fond de mégaprojet gazier de TotalEnergies ?


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Total Mozambique GNL
Total Mozambique GNL

Alors que TotalEnergies a officialisé fin janvier 2026 la reprise de son projet de gaz naturel liquéfié (GNL) à 20 milliards de dollars au Mozambique, le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a annoncé ce samedi 15 mars sur le réseau social X que Kigali retirerait ses troupes de la province du Cabo Delgado si un financement pérenne de sa mission antiterroriste n’était pas garanti. Une déclaration qui, dans un contexte de sanctions internationales contre l’armée rwandaise pour son rôle en République démocratique du Congo, s’apparente à une forme de pression.

La sortie du chef de la diplomatie rwandaise intervient après la publication par Bloomberg d’un rapport indiquant que le financement de l’Union européenne pour le déploiement rwandais au Mozambique, accordé dans le cadre de la Facilité européenne pour la paix, arrive à expiration en mai 2026 sans projet de renouvellement. Selon la porte-parole du gouvernement rwandais, Yolande Makolo, Kigali n’aurait perçu qu’environ 20 millions d’euros de soutien européen, un montant jugé dérisoire au regard du coût réel de l’opération, estimé à au moins dix fois cette somme.

Un ultimatum rwandais lié à l’expiration du financement européen

Le Rwanda a déployé depuis juillet 2021 plus de 2 000 militaires et policiers dans la province du Cabo Delgado, à la demande du gouvernement mozambicain, pour faire face à l’insurrection jihadiste affiliée à l’État islamique qui ravage la région depuis 2017. La présence de ces forces a permis de stabiliser significativement la zone, notamment autour du site d’Afungi où se concentrent les infrastructures du projet gazier de TotalEnergies.

Le ton du chantage : sanctions internationales et reprise du projet GNL

Dans son message publié sur X, le ministre Nduhungirehe n’a pas mâché ses mots. Il a déclaré en substance que le Rwanda n’avait pas investi des centaines de millions de dollars et que ses soldats n’avaient pas consenti le sacrifice ultime pour stabiliser la région – permettant le retour des déplacés, la réouverture des écoles et des commerces, ainsi que la reprise d’investissements colossaux dans le GNL – pour être ensuite remis en question, diffamés ou sanctionnés par les pays mêmes qui profitent de cette intervention.

Ces propos prennent une dimension particulière dans le contexte actuel. Le Rwanda fait l’objet de pressions internationales croissantes en raison de son soutien au groupe armé M23 dans l’est de la RDC. Début mars 2026, les États-Unis ont imposé des sanctions contre l’armée rwandaise et quatre hauts responsables militaires, suivies de restrictions de visas visant plusieurs responsables rwandais, accusés d’alimenter l’instabilité dans l’est du Congo en violation des accords de Washington signés en décembre 2025. En mars 2025, l’Union européenne avait déjà sanctionné trois hauts gradés de l’armée rwandaise – Ruki Karusisi, Eugène Nkubito et Pascal Muhizi – ainsi que des cadres du M23, provoquant en représailles la rupture des relations diplomatiques entre Kigali et Bruxelles.

TotalEnergies relance un projet à 20 milliards de dollars sécurisé par les troupes rwandaises

La coïncidence du calendrier est difficile à ignorer. Le 29 janvier 2026, Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, et le président mozambicain Daniel Chapo ont officialisé à Afungi le redémarrage complet des activités du projet Mozambique LNG, le plus important investissement privé dans les infrastructures énergétiques en Afrique. Ce chantier colossal, dont la production de GNL est prévue pour 2029, avait été interrompu en mars 2021 après l’attaque jihadiste meurtrière contre la ville côtière de Palma, qui avait fait plus de 800 morts selon l’ONG Acled.

Lors de l’annonce de la reprise, le gouvernement mozambicain a explicitement confirmé la poursuite de sa coopération sécuritaire avec le Rwanda. La stabilisation de la zone autour du site d’Afungi est largement attribuée au déploiement des forces rwandaises. Avec plus de 4 000 travailleurs déjà mobilisés sur le chantier et un objectif de 7 000 emplois directs pendant la phase de construction, les enjeux économiques sont considérables tant pour le Mozambique que pour le consortium international mené par TotalEnergies.

Coup de bluff ou réelle intention de retrait ?

Le message du ministre Nduhungirehe se conclut par une formulation sans équivoque : le Rwanda serait prêt à quitter le Mozambique si son travail et ses réussites ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Une allusion directe aux sanctions qui frappent l’armée rwandaise et aux critiques internationales liées à l’implication de Kigali en RDC.

Le ton adopté par Kigali pose légitimement la question d’un chantage implicite : en conditionnant sa présence militaire au Cabo Delgado à la levée ou à l’allègement des sanctions, le Rwanda semble établir un lien entre deux dossiers distincts. D’un côté, sa contribution à la lutte antiterroriste au Mozambique, saluée par les observateurs ; de l’autre, son rôle contesté dans le conflit de l’est de la RDC, documenté par les experts de l’ONU qui estiment que jusqu’à 6 000 soldats rwandais ont été déployés pour appuyer le M23.

Reste à déterminer si cette sortie constitue un coup de bluff diplomatique destiné à renégocier les termes du financement de la mission, ou si Kigali envisage réellement de retirer ses troupes d’une zone stratégique où se joue l’avenir énergétique du Mozambique et, dans une certaine mesure, la crédibilité sécuritaire de la France en Afrique subsaharienne à travers les intérêts de TotalEnergies.

Franck Biyidi
LIRE LA BIO
Franck Biyidi est diplômé de l'IRIC (Institut des Relations Internationales du Cameroun) je suis spécialiste des relations internationales au sein de la Francophonie et de l'Union Africaine et de tout ce qui touche la diplomatie en Afrique francophone
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