
De Guédiawaye à Dubaï, en passant par la Russie où il a étudié, Mouhamad Rassoul Dieng s’est imposé comme l’une des figures montantes du capitalisme sénégalais. À la tête de MIR Holdings, présent dans l’immobilier, la logistique, le numérique ou encore les infrastructures, l’homme d’affaires défend une vision où rentabilité et impact social doivent aller de pair. Dans un entretien accordé à Afrik.com, il revient sur son parcours, ses projets en discussion au Gabon et en Gambie, l’action de sa Fondation MRD avecle soutien aux jumelles siamoises Dior et Thaïba ou l’introduction du dépistage du cancer du sein à l’Hôpital militaire de Ouakam, et il répond, pour la première fois aussi directement, aux interrogations soulevées par les rapports de la CENTIF.
Rares sont les entrepreneurs sénégalais de sa génération à avoir constitué, en quelques années, un groupe diversifié de l’ampleur de MIR Holdings. Né dans la banlieue dakaroise, parti étudier en Russie grâce à une bourse d’État, Mouhamad Rassoul Dieng a bâti un portefeuille d’activités qui s’étend du numérique à l’immobilier, de la logistique aux infrastructures, jusqu’à des prises de position à Dubaï. En parallèle, sa Fondation MRD intervient depuis 2022 dans la santé, l’éducation et l’action sociale au Sénégal, avec quelques opérations très médiatisées. Mais sa réussite suscite aussi les questions, depuis la publication d’articles évoquant un rapport de la CENTIF qui a donné lieu à une procédure judiciaire en cours. L’intéressé conteste l’ensemble des accusations et y voit une « entreprise de diabolisation ». Il a accepté de répondre, point par point, aux questions d’Afrik.com.
Vous êtes né à Guédiawaye avant de partir étudier en Russie grâce à une bourse. Que vous a appris votre passage dans ce pays, personnellement et professionnellement ? Y a-t-il un moment, une rencontre ou une difficulté qui a marqué votre trajectoire ?
Mouhamad Rassoul Dieng : Pour quelqu’un issu d’un milieu modeste à Guédiawaye, recevoir une bourse du gouvernement pour étudier en Russie a été une opportunité qui a changé ma vie. J’étais loin de chez moi, dans une culture différente, ce qui vous oblige à vous adapter rapidement et exige une grande autonomie, notamment lorsqu’il s’agit de saisir de nouvelles opportunités ; il faut tirer le meilleur parti de ce qui est à votre disposition.
Cette expérience m’a profondément façonné. Sur le plan professionnel, elle m’a appris à faire face à l’incertitude avec discipline et résilience, tout en affinant mon esprit analytique. Sur le plan personnel, elle a renforcé les valeurs au cœur de mon éducation : le travail acharné, l’humilité et la persévérance.
Étudier à l’étranger m’a également permis d’apprécier profondément les opportunités que mon pays m’a offertes. J’ai toujours considéré ma réussite non pas simplement comme un accomplissement individuel, mais comme une réussite collective, rendue possible grâce au soutien et aux investissements du Sénégal. À bien des égards, mon travail aujourd’hui consiste à honorer cet investissement en créant des entreprises, des emplois, en contribuant à l’économie et en aidant au développement d’industries capables de créer des opportunités pour les autres.
Plus qu’un moment précis, ce qui est resté gravé en moi, c’est la conviction que l’éducation et les opportunités peuvent complètement transformer la trajectoire de vie d’une personne. C’est une conviction qui continue de me guider aujourd’hui, aussi bien dans les affaires qu’à travers le travail de la Fondation MRD dans les domaines de la santé et de l’éducation.
Votre parcours entrepreneurial a commencé dans le numérique et les paris en ligne, avant de s’élargir à l’immobilier, aux infrastructures, à la logistique ou encore à Dubaï. Quel est aujourd’hui le fil conducteur de vos investissements ?
Mouhamad Rassoul Dieng : Le fil conducteur est très simple : répondre à des besoins réels et bâtir des entreprises à forte valeur sur le long terme. Que ce soit dans l’immobilier, la logistique, l’agriculture, les infrastructures ou le commerce de détail, j’ai toujours essayé de me poser une question simple : de quoi les populations et les communautés ont-elles réellement besoin ?
L’idée n’est pas de suivre les tendances, mais de répondre aux besoins locaux, ce qui conduit naturellement à des entreprises qui créent des emplois et renforcent les écosystèmes locaux, plutôt que d’opérer de manière isolée. J’ai toujours pensé que l’entreprise devait aussi servir de plateforme de changement positif et que rentabilité et impact peuvent et doivent coexister.
Pour y parvenir efficacement, il faut savoir s’adapter. Les marchés évoluent rapidement, particulièrement en Afrique. À travers MIR Holdings, j’applique cette philosophie dans différents secteurs et régions, avec l’objectif de bâtir des entreprises durables capables de générer, sur le long terme, un impact économique et social durable.
Vous appelez les gouvernements africains à soutenir davantage l’entrepreneuriat et la jeunesse. Selon vous, qu’est-ce qui bloque le plus aujourd’hui le secteur privé africain : le financement, la confiance, la réglementation ou l’accès aux marchés publics ?
Mouhamad Rassoul Dieng : Tous ces facteurs sont importants, mais la principale difficulté reste l’imprévisibilité de l’environnement des affaires.
Nous parlons souvent de l’accès au financement : c’est une contrainte réelle, en particulier pour les jeunes entrepreneurs. Mais le financement seul ne suffit pas si l’environnement global demeure incertain. Ce qui compte tout autant, sinon davantage, c’est la clarté réglementaire, la transparence des processus et la confiance entre les secteurs public et privé. Lorsque les règles sont floues ou appliquées de manière incohérente, il devient difficile de planifier, d’investir et de développer les entreprises. C’est là que le rôle de l’État est essentiel.
Par ailleurs, soutenir l’entrepreneuriat, c’est aussi soutenir la jeunesse. Les jeunes représentent la plus grande part de la population ainsi que le plus grand potentiel de croissance. L’Afrique dispose d’une jeunesse ambitieuse, et de nombreux jeunes souhaitent créer des entreprises, mais trop souvent ils évoluent dans des environnements qui ne favorisent pas encore la transition de l’activité informelle vers une entreprise structurée et capable de se développer à grande échelle.
Le continent ne manque ni de talents ni d’ambition ; la priorité est de créer des environnements capables de libérer ce potentiel.
Vous évoquez des projets au Gabon et en Gambie après des rencontres avec les chefs d’État de ces deux pays. Où en sont concrètement ces discussions et quels secteurs sont concernés ?
Mouhamad Rassoul Dieng : Ces discussions sont en cours et très constructives, fondées sur une vision commune du développement durable et de la croissance économique.
Il s’agit de deux pays aux économies en forte croissance, portés par des dirigeants dynamiques et engagés, offrant un potentiel considérable pour les investisseurs.
Nous communiquerons davantage d’informations sur les résultats de ces rencontres en temps voulu.
Vous avez créé une fondation engagée dans la santé, l’éducation et la protection sociale, avec notamment le financement d’opérations médicales lourdes. Pourquoi cette dimension philanthropique est-elle devenue centrale dans votre parcours ?
Mouhamad Rassoul Dieng : Mon engagement philanthropique et mon approche des affaires sont les deux faces d’une même mission : contribuer au développement du continent africain.
Avant même d’avoir les moyens d’agir à grande échelle, j’aidais déjà les autres dans la mesure de mes moyens ; j’ai grandi dans un environnement modeste où l’entraide faisait partie du quotidien, et cela ne m’a jamais quitté. La Fondation MRD, créée en 2022, a été une manière de structurer et d’élargir cet engagement. Il s’agit d’une fondation indépendante et apolitique, axée sur la santé, l’éducation et le soutien social à travers le Sénégal.
Elle nous permet de répondre à des besoins urgents tout en contribuant à des améliorations durables des conditions de vie dans les communautés avec lesquelles nous travaillons.
Pouvez-vous nous donner quelques exemples particulièrement marquants de ce que cette Fondation a permis ?
Mouhamad Rassoul Dieng : À travers la fondation, nous soutenons les familles sénégalaises vulnérables grâce à des aides alimentaires, des kits scolaires, des actions communautaires pendant le Ramadan et la Tabaski, ainsi qu’un soutien aux orphelinats. Dans le domaine de l’éducation, nous croyons que chaque enfant mérite une chance équitable et un environnement sûr pour réussir. Un exemple récent est la rénovation complète de l’École élémentaire Seyni Ibrahima Ndiaye à Kaolack, où les élèves étudiaient depuis des années dans des bâtiments dégradés et dangereux.
La santé constitue également un axe majeur de notre action. À travers le Sénégal, nous avons soutenu plus de 100 personnes grâce à des traitements, des opérations chirurgicales et des aides financières, tout en investissant dans les infrastructures de santé, notamment par la rénovation d’une clinique, la construction de deux structures médicales et l’introduction de capacités pionnières de dépistage et de traitement du cancer du sein à l’Hôpital militaire de Ouakam à Dakar. il s’agit d’une avancée majeure et une première en Afrique de l’Ouest.
L’un des exemples les plus marquants de notre engagement a été le soutien apporté aux jumelles siamoises sénégalaises Dior et Thaïba. Leur situation était extrêmement rare, avec moins de soixante opérations similaires de séparation recensées dans le monde depuis 1950. Lorsque j’ai appris leur histoire, j’ai ressenti le devoir d’aider et me suis engagé à faire tout ce qui était nécessaire pour leur donner une chance. La fondation a soutenu la famille en assurant le logement, les soins médicaux et, finalement, en finançant un effort international multidisciplinaire de trois millions d’euros, qui a abouti à une opération de séparation de 40 heures après 14 mois de préparation.
Malheureusement, Thaïba n’a pas survécu à l’intervention, mais sans cette opération, aucun des deux enfants n’aurait eu de perspective de survie. Dior poursuit aujourd’hui sa rééducation en Italie, où les spécialistes estiment qu’elle réalise des progrès encourageants. Cette histoire a été un puissant rappel de ce que la compassion, la solidarité et l’innovation médicale peuvent accomplir lorsqu’elles sont mises au service de la vie humaine.
Votre réussite suscite de l’admiration, mais aussi des interrogations depuis les articles évoquant un rapport de la CENTIF. Vous avez parlé d’une entreprise de diabolisation. Que souhaitez-vous répondre à ceux qui s’interrogent sur vos activités, vos sociétés et votre fondation ?
Mouhamad Rassoul Dieng : L’enquête découlant des rapports de la CENTIF relatifs à mes activités personnelles, professionnelles et caritatives est entièrement infondée et dénuée de vérité. Dans un souci de transparence, l’ensemble des éléments pertinents a été rendu public à travers un dossier en ligne, démontrant clairement que les accusations portées contre moi reposent sur des erreurs élémentaires, des interprétations erronées et des exagérations qui compromettent sérieusement leur crédibilité.
Il s’agit d’une procédure judiciaire en cours, mais je demeure convaincu que les faits et les preuves établiront la vérité et confirmeront que ces allégations sont sans fondement.
Il a été profondément éprouvant de voir ma réputation remise en cause, après de nombreuses années consacrées à bâtir des entreprises qui emploient aujourd’hui plus de 1 200 personnes et contribuent de manière significative au développement économique du Sénégal. Malgré ces difficultés, je reste pleinement déterminé à continuer d’investir au Sénégal, à développer mes entreprises, à créer des emplois et à soutenir les communautés, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation à travers la fondation.
Plus largement, j’espère que mon expérience rappellera que l’équité, l’intégrité et le sens des responsabilités doivent guider le traitement de telles affaires afin de préserver la confiance dans les institutions sénégalaises et dans l’État de droit.



