
La réalisatrice dano-égyptienne May el-Toukhy a remporté le Lion d’or de la 83e Mostra de Venise pour Woman Unknown, drame historique tourné au Danemark. Un sacre qui doit autant à l’écriture du film qu’à la trajectoire personnelle de sa réalisatrice, partagée entre héritage égyptien et carrière scandinave.
Samedi 12 septembre, le jury de la 83e Mostra de Venise, présidé par Maggie Gyllenhaal, a attribué le Lion d’or à Woman Unknown (Kvinde ukendt), troisième long métrage de May el-Toukhy. Son actrice principale, Mathilde Arcel, a reçu la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine pour son rôle de Marie, jeune domestique dont le passé menace un mariage arrangé avec son riche employeur veuf.
Un Lion d’or pour un cinéma nordique
Le film, coproduit par le Danemark, la Suède et la Lettonie, se déroule au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Selon l’agence Associated Press, May el-Toukhy devient la huitième réalisatrice de l’histoire du festival à recevoir la récompense suprême. Elle était par ailleurs la seule à avoir dirigé seule l’un des films en lice dans la compétition officielle, une situation relevée à plusieurs reprises pendant le festival, y compris par la cinéaste elle-même, qui a publiquement regretté la faible présence de réalisatrices à Venise cette année.
Une enfance danoise, un père égyptien
Née à Copenhague en 1977, May el-Toukhy a grandi entre une mère danoise, travailleuse sociale, et un père égyptien, informaticien arrivé au Danemark comme immigré de première génération. Interrogée par The National à Venise, elle raconte que cette expérience a nourri son regard sur des personnages tenus à l’écart ou enfermés dans une identité qu’ils n’ont pas choisie et elle dit avoir grandi consciente du regard porté sur sa famille dans un pays alors très largement blanc. Elle a observé chez son père le poids de se sentir défini par son entourage plutôt que par sa propre voix.
Longtemps, elle se présentait comme « moitié égyptienne, moitié danoise ». Elle porte aujourd’hui les deux identités à la fois, et se déclare intéressée à raconter un jour l’expérience de sa famille, notamment la vague d’hostilité qui a traversé l’Europe envers les populations immigrées dans les années 1980 et 1990, période de son enfance.
Le corps des femmes comme champ de bataille
Woman Unknown est né d’une photographie. En menant des recherches sur les chasses aux sorcières dans le Danemark du XVIe siècle, May el-Toukhy et sa scénariste de longue date, Maren Louise Käehne, sont tombées sur des clichés datant de 1943, republiés dans un journal danois montrant une femme tondue, vêtements arrachés, une croix gammée peinte dans le dos. Ces photographies de propagande, destinées à dissuader toute relation avec l’occupant allemand, ont orienté l’écriture du scénario vers le sort réservé, après la Libération, aux femmes accusées d’avoir fréquenté des soldats allemands.

À travers Marie, son personnage principal, la réalisatrice explore la manière dont le corps féminin devient, en temps de guerre, une forme de territoire national. Elle a dédié son prix aux femmes qu’elle décrit comme invisibles, ignorées et privées de voix, une préoccupation déjà présente dans Queen of Hearts (2019), lauréat du prix du public au festival de Sundance, ainsi que dans son travail de réalisatrice pour la télévision, notamment sur la série The Crown.
Une carrière nordique, un héritage à explorer
Jusqu’ici, la carrière de May el-Toukhy s’est construite presque entièrement dans l’industrie du cinéma scandinave avec une formation à l’École nationale de cinéma du Danemark, des collaborations récurrentes avec Maren Louise Käehne, et des tournages en danois. Son Lion d’or lui offre une visibilité nouvelle, au moment où elle affirme vouloir puiser davantage dans son histoire familiale égyptienne pour ses prochains projets.
Pour le cinéma égyptien et, plus largement, pour les cinéastes issus des diasporas africaines en Europe, cette reconnaissance à Venise constitue un repère supplémentaire.





