Venise s’enflamme pour Youcef Chahine

La 58e Mostra de Venise a particulièrement apprécié le nouveau film de Youcef Chahine, Silence… on tourne, présenté hors compétition. C’est une oeuvre de grand panache, pleine de rythmes, de danses et de chants.

Construit entièrement autour de la chanteuse égypto-tunisienne Latifa, dont les performances électrisent la grande salle de l’Opera-House du Caire, le nouveau film de Youcef Chahine met en scène des individus séduisants et beaux parleurs qui gravitent autour des grands artistes pour se faire une place dans les cercles de l’art. C’est l’histoire de la grande chanteuse et actrice Malak, incarnée à l’écran par Latifa, qui, bien que riche et adulée, est en instance de divorce et en proie au désespoir. Elle tombe un jour sur un farceur, un scénariste raté, et elle est prête à croire à la grande passion. Après plusieurs épisodes plaisants et rocambolesques (admirablement rythmés et filmés par Chahine, au Caire et sur les plages d’Alexandrie), la grande star s’aperçoit, à sa plus grande indignation, qu’elle a été piégée.

Chahine réécrit le cinéma

Youcef Chahine lâche encore une fois la bride à ses réflexions, introduit des moments de pure audace visuelle (par exemple le ballet dans le métro du Caire). On s’aperçoit alors qu’à la place unique qu’il occupe dans le cinéma arabe, il est toujours capable, malgré son âge et ses ennuis de santé, de beaucoup d’autres exploits.

Autre film montré dans la même section (hors concours) et très convenablement fait, Porto da Minha Infancia, de Manoel de Oliveira. C’est un docu-fiction sur l’enfance du maître portugais à Porto. Cinéaste indispensable depuis plusieurs décennies, Manoel de Oliveira nous raconte avec humour le cours de son destin, à travers des images du Porto d’hier et d’aujourd’hui, mais aussi des reconstitutions. C’était un jeune homme excentrique, un sportif (champion de course automobile), qui a failli entrer dans les ordres, mais qui est devenu un metteur en scène de cinéma raffiné, très estimé dans les cercles de plus en plus réduits des cinéphiles purs et durs.

Téchiné revient de Loin

Un curieux hasard a mis sur le chemin de Tanger le metteur en scène français André Téchiné, la lecture des livres de Mohamed Choukri, Mohamed M’rabet et Paul Bowles. Mélangeant tout ça, Téchiné a voulu passer directement de l’écrit à l’image. Les images de Tanger dans son film, Loin (en compétition à Venise), sont loin d’être banales. Comme Alger, Tanger est une ville extrêmement photogénique. Cela n’empêche pas son histoire d’être très embrouillée. Téchiné, tout comme Bertolucci et les cinéastes européens qui tournent au Maghreb, commet le pire sacrilège possible : il oublie qu’il y a des Marocains qui vivent au Maroc, en dehors de ceux qu’il montre, à savoir des trafiquants, des mendiants, des voleurs… Libre à lui de penser que seule la communauté juive à Tanger est digne de respect et d’intérêt. Mais que de choses injustes et atroces ont déjà été montrées par d’autres que lui sur la terre maghrébine (et là ni Choukri, ni M’rabet n’y sont pour rien) !

Ministère des Affaires occultes

Autre film exécrable, faux du début à la fin, celui de Werner Herzog, Invincible, sur Berlin à l’époque de la République de Weimar, en 1930. Personne ne comprend la montée du nazisme, Herzog élude tout ça dans ce laborieux essai sur le personnage de Hanussen, célèbre Image qui rêvait de créer un ministère des Affaires occultes dans le gouvernement de Hitler. On sort de ce film, après deux heures éprouvantes, en songeant à tout le travail brillant et original que Werner Herzog avait l’habitude de faire. Il est vrai que faute d’argent, il y a des années que le cinéaste allemand n’a pas manié la caméra.

L’actrice italienne Laura Betti a consacré beaucoup d’efforts et de temps à défendre la mémoire de Pier Paolo Pasolini, mort assassiné à Ostria en 1970. Elle a fait un film sur lui La Ragione di un Sogno, présenté à la Mostra dans une section spéciale. Pier Paolo Pasolini, poète, cinéaste, militant communiste, a eu un destin individuel extraordinaire. C’était un homme intègre, ennemi de toutes les injustices. Il a fait des films d’une beauté irréfutable, OEdipe-roi, Le Décaméron, Mamma Roma, Sâlo ou les 120 journées de Sodome, Uccellacci et uccellini, Théorème, Médée…

Laura Betti montre beaucoup de séquences de ces films, des images de Pasolini en tournage, pendant des meetings ou avec des amis. Le cinéaste poète reste constant, invariable dans ses exigences artistiques et politiques.

Le film montre aussi les épuisants procès où il a dû comparaître, car il gênait beaucoup de monde en Italie. Pasolini mourut assassiné brutalement. Et sa mort ne fut jamais tout à fait élucidée.

Azzedine Mabrouki de El Watan.