Modeste Niyibizi, prêtre sur le départ

Modeste Niyibizi, prêtre rwandais de 30 ans, est l’un des rares prêtres étrangers à être rattaché à une paroisse française. Retour sur le chemin de croix d’un saint homme échappé de l’enfer.

Modeste porte bien son nom. Cintré par une veste ornée d’une croix discrète, il évoque posément une vie qui n’a pas toujours été calme. Il fredonne. Pourtant, à 30 ans, il a déjà connu guerres, déracinement et doutes. Il quitte son pays natal, le Rwanda, en 1994. Le génocide vient de commencer. Sans cela, Modeste Niyibizi n’aurait peut-être jamais connu la France qu’à travers ses lectures. Aujourd’hui, pourtant, il y a sa place. Il fait partie des très rares prêtres étrangers à être rattachés à une paroisse française.

 » J’ai été ordonné le 6 janvier dernier, à l’Epiphanie. C’était vraiment une belle fête « , se souvient-il. Modeste officie au sein du diocèse de Versailles, plus précisément dans la paroisse d’Elancourt-Maurepas.  » Ces deux communes connaissent une grande diversité de cultures, de générations.  » Et une grande ouverture d’esprit. Modeste se fait tutoyer une semaine après son arrivée.

Crise de foi

Le prêtre est né en 1971 au nord-ouest du Rwanda, à Gyseni – petite localité qui s’est retrouvée dernièrement sous les feux de l’actualité. Il passe son enfance au sein d’une famille très catholique.  » Nous habitions près de la paroisse et j’observais la générosité des prêtres (des Pères Blancs à l’époque), leur vie, qu’ils offraient à des gens qu’ils ne connaissaient pas. Cela m’a marqué et intrigué. Les Pères participaient au développement social, créaient des coopératives, des écoles, des centres de formation.  »

La curiosité se transforme en attirance. Malgré une interrogation vers 15 ans (pourquoi pas une carrière militaire ?…), il rencontre, lors de son année de terminale, un prêtre missionnaire qui l’accueille à Kigali d’une façon  » simple mais engagée « .  » J’étais libre d’observer cette vie en communauté, cette vie de partage.  » Bac en poche, il passe une année de postulat de discernement où, en plus des études, il s’implique pastoralement dans la vie du quartier.  » Je travaillais à l’aumônerie des jeunes dans un quartier défavorisé, je m’occupais des sidéens et de leur famille.  »

Un travail social très dur qui forme le jeune homme de 20 ans et lui fait toucher du doigt et de l’âme la misère humaine. Il poursuit ensuite des études de philosophie mais ce qu’il appelle pudiquement les  » événements  » ne lui laisseront pas le temps de terminer sa deuxième année. Première crise de foi.  » Le génocide m’a secoué. Je me suis demandé quel était ce Dieu qui laissait mourir des innocents.  » En 1995, il fuit son pays pour la Centrafrique. Et abandonne ses  » fausses idées  » sur Dieu. C’est le séminaire en Centrafrique,  » lieu de parole, de dialogue et de partage  » qui le  » sauve « .  » J’ai pu répondre à la question : Qui est Dieu pour moi ?  » Réponse :  » Dieu est présent là où l’homme engage sa liberté, ce n’est pas un Dieu interventionniste « .

Ne pas fuir l’aujourd’hui de Dieu

En 96, la situation en Centrafrique se dégrade. Sur fond de mutineries, Modeste quitte Bangui pour Paris. Il reste deux ans au séminaire d’Issy-les-Moulineaux. Dépaysement.  » En Afrique, Dieu c’est une danse. Ici, c’est plus intérieur et ce sont principalement des femmes qui s’occupent de catéchisme. Au Rwanda, ce sont des hommes qui parcourent le pays à pied ou à vélo pour annoncer la parole de Dieu « , explique-t-il.

Modeste n’a pas l’âme d’un martyr : s’il a quitté le Rwanda, c’est que sa vie était en danger. Les liens avec la famille restée au pays sont difficiles à conserver.  » J’ai essayé d’écrire à mes parents dernièrement mais je crois qu’ils ne sont même pas au courant de mon ordination « , regrette-t-il. Peut-être qu’un jour Modeste retrouvera son pays natal.  » Ma mission peut se faire ici ou là-bas. Il ne faut pas fuir l’aujourd’hui de Dieu. Les chrétiens s’enracinent tout en acceptant des départs incessants. Ce sont des appels à quitter nos lieux de routine, notre sécurité. D’ici quelques années, si l’évêque me juge apte à une autre mission dans un pays du tiers-monde ou dans un autre diocèse français, je suis prêt à tout quitter. Je suis toujours sur le départ.  »

Modeste s’est intégré sans heurts parmi ses paroissiens,  » tout en vivant ma spécificité rwandaise « , aime-t-il souligner. Il se dit aujourd’hui  » heureux  » de ce qu’il est, de son parcours  » intégrant des échecs, des blessures, des frustrations mais aussi des moments de bonheur, de dépassement de soi, de découverte, d’écoute « . Une vie d’homme en somme.