Mbappé ciblé, les Bleus traités d’« Africains » : quand la France métissée dérange


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Kylian Mbappé, attaquant des bleus
L'attaquant français, Kylian Mbappé

Au Paraguay comme en Argentine, et désormais jusqu’en Espagne, les Bleus sont régulièrement renvoyés à leurs origines africaines ou maghrébines pour contester leur appartenance à la France. Une rhétorique ancienne, que la campagne nord-américaine des hommes de Didier Deschamps a remise au premier plan.

De Zidane à Mbappé, une France qui dérange

Depuis 1998, l’équipe de France est devenue l’un des symboles les plus visibles d’une nation métissée. À l’époque, la génération « Black-Blanc-Beur » de Zidane, Thuram, Desailly, Vieira ou Henry avait raconté au monde une France multiple, capable de gagner avec les enfants de ses anciennes colonies, de ses quartiers populaires et de ses diasporas. Zidane, fils de parents algériens, incarnait cette France-là, pleinement française, mais porteuse d’une histoire familiale venue d’ailleurs.

Vingt-huit ans plus tard, Kylian Mbappé occupe une place comparable, dans un contexte plus violent. Le capitaine des Bleus est né à Paris et a grandi à Bondy, en Seine-Saint-Denis, d’un père d’origine camerounaise et d’une mère d’origine algérienne. À 27 ans, il est l’un des visages les plus puissants du football mondial. Pour certains adversaires ou commentateurs, cette ascendance suffit pourtant à contester son appartenance à la France.

C’est le vieux procès fait aux Bleus qui gagneraient pour la France sans être tout à fait français. La formule revient sous différentes formes – « équipe africaine » pour le Président sénégalais, « pas de Français », « joueurs importés » – et vise toujours la couleur de peau et l’origine familiale, présentées comme incompatibles avec la nationalité.

Le phénomène ne se limite pas à l’Amérique latine. Dans une tribune publiée par le média El Debate avant la demi-finale France-Espagne, prévue ce mardi 14 juillet à Dallas, l’ancien chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy a salué un effectif tricolore « de très haut niveau »… mais « sans Français ». Le Premier ministre Pedro Sánchez a aussitôt dénoncé des « déclarations xénophobes », tandis que le président de la FFF, Philippe Diallo, pointait des « relents de racisme intolérables ». L’ambassade de France à Madrid a rappelé de son côté que 23 des 26 joueurs sélectionnés sont nés en France, et que les trois autres sont eux aussi français. Reste que l’Amérique du Sud a offert, ces dernières années, les exemples les plus révélateurs de cette lecture raciale des Bleus.

Argentine, Paraguay : quand l’origine sert à nier la nationalité

L’Argentine est au centre de ce malaise. Après la finale du Mondial 2022 remportée face à la France, des chants visant les joueurs français d’origine africaine avaient circulé chez une partie des supporters argentins. La polémique a ressurgi en juillet 2024, après la victoire de l’Argentine en Copa América : dans une vidéo diffusée en direct sur les réseaux sociaux par Enzo Fernández, plusieurs joueurs reprenaient ce chant discriminatoire. La Fédération française de football avait alors annoncé une plainte auprès de la FIFA.

Le contenu du chant renvoyait les Bleus à l’Afrique, comme si leurs origines annulaient leur nationalité et le parcours de vie de leurs familles. Aux yeux de ceux qui tiennent ces propos, un joueur noir ou métis ne peut être français qu’à moitié, ou par accident.

Le Paraguay a fourni l’épisode le plus grave de ce Mondial 2026. À la veille du huitième de finale contre la France, disputé le 4 juillet à Philadelphie et remporté 1-0 par les Bleus sur un penalty de Kylian Mbappé, l’ancien gardien José Luis Chilavert a répondu à une pique de Christophe Dugarry en affirmant que le Paraguay n’affronterait pas les Français mais « une sélection d’Afrique ». Une sortie cohérente avec le parcours de l’ex-portier, devenu une figure de l’extrême droite paraguayenne et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2023.

Après l’élimination de l’Albirroja, la sénatrice Celeste Amarilla est allée beaucoup plus loin, publiant une série de messages ouvertement racistes contre Kylian Mbappé, qualifié notamment de « brute » et renvoyé à un imaginaire colonial. Le capitaine français a répliqué publiquement, jugeant l’élue « méprisable et indigne de sa fonction ». Le gouvernement paraguayen s’est désolidarisé de la sénatrice, le président de la FIFA Gianni Infantino et le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU ont condamné ses propos, et le parquet de Paris a ouvert une enquête pour injure publique raciste et provocation à la haine après la plainte de la FFF. Loin de s’excuser, Celeste Amarilla a de nouveau insulté le joueur en pleine séance du Sénat paraguayen, avant d’affirmer que son compte Instagram avait été piraté.

Un problème régional, malgré le mythe du métissage

Ces épisodes ne résument pas l’Amérique latine, mais ils ne sortent pas de nulle part. La région porte une histoire raciale complexe, marquée par l’esclavage et les hiérarchies de couleur, mais aussi par de puissants récits nationaux qui ont souvent minimisé la place des Afrodescendants.

L’Argentine s’est longtemps racontée comme une nation blanche et européenne. Le Paraguay et l’Uruguay ont eux aussi entretenu des formes de déni ou de marginalisation de leurs populations afrodescendantes.

Le Brésil occupe une place à part. Il a fait du métissage un élément central de son identité nationale, et son football a porté au sommet Pelé, Garrincha, Ronaldo ou Vinicius Junior. Le mythe de la « démocratie raciale » brésilienne a pourtant longtemps masqué des inégalités profondes. La Banque mondiale rappelle que les Afrodescendants d’Amérique latine restent surreprésentés parmi les pauvres et confrontés à des discriminations persistantes dans l’éducation, l’emploi ou l’accès aux services.

Les attaques contre Mbappé et les Bleus dépassent donc largement le cadre d’un match. Elles traduisent une gêne face à une équipe qui gagne avec des joueurs dont les familles viennent d’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou des outre-mer, et qui n’en sont pas moins français. Pedro Sánchez l’a résumé à sa manière avant la demi-finale de mardi : « France, on se retrouve en demi-finale. Que le meilleur gagne et que le racisme perde. »

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