
Alors que le Royaume se prépare à accueillir la Coupe du monde 2030 et multiplie les signaux de modernisation à l’international, un jeune homme vient d’être incarcéré à la prison d’El Arjat 2 pour avoir, entre autres, rompu le jeûne en public. Un fait divers qui en dit long sur le fossé persistant entre l’image que le Maroc projette et la réalité des libertés individuelles dans le pays.
Une loi coloniale toujours appliquée
Selon le quotidien Assabah, dans son édition du week-end des 7 et 8 mars, un jeune homme a été placé en détention provisoire à la prison d’El Arjat 2, à Salé, sur décision du parquet près le tribunal de première instance de Rabat. Les chefs d’accusation retenus sont multiples : rupture publique du jeûne durant le Ramadan, consommation de stupéfiants et insultes à l’encontre de policiers intervenus pour mettre fin à son « comportement jugé dangereux ».
Si les charges accessoires, drogue et outrage, relèvent du droit commun, c’est bien la qualification de « rupture publique du jeûne » qui interroge. Elle s’appuie sur l’article 222 du Code pénal marocain, qui prévoit une peine d’un à six mois d’emprisonnement pour toute personne « notoirement connue pour son appartenance à la religion musulmane » qui rompt « ostensiblement » le jeûne « dans un lieu public ». Un texte datant de 1962, rédigé par des magistrats français restés au Maroc après l’indépendance, et dont l’objectif initial était de prévenir les « provocations » des colons envers les jeûneurs marocains.
Un paradoxe marocain
Le magazine TelQuel relevait fin février 2026 que le débat sur l’article 222 revient « inévitablement » à chaque Ramadan. L’intellectuel amazigh Ahmed Assid estime que ce texte « n’a plus lieu d’être » puisque « l’Islam ne prévoit pas de punir ceux qui mangent pendant le Ramadan » et que la justification coloniale originelle a perdu tout sens. L’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH) réclame depuis des années son abrogation, pointant sa contradiction avec l’article 18 du Pacte international des droits civils et politiques, ratifié par le Maroc, qui garantit la liberté de pensée, de conscience et de religion.
Pourtant, les cas d’arrestation se répètent avec une régularité alarmante. En 2022 à Casablanca, des jeunes avaient été embarqués par la police depuis un café. En 2021 à Al Hoceïma, un jeune homme avait été arrêté en flagrant délit de rupture de jeûne sur une plage. A Zagora en 2016, deux hommes avaient écopé de peines de prison pour avoir bu de l’eau en public. Même si c’était en plein désert…
La liberté de conscience à l’épreuve
Le mouvement MALI (Mouvement alternatif pour les libertés individuelles), fondé en 2009 par Zineb El Rhazoui et Ibtissame Lachgar, avait tenté de forcer le débat en organisant un pique-nique public à Mohammedia pendant le Ramadan. L’initiative, empêchée par la police, avait valu à ses organisatrices des menaces de mort et une interdiction de sortie du territoire.
Dix-sept ans plus tard, la situation n’a guère évolué. Comme le notait TelQuel, même les conservateurs admettent désormais que la non-observation du jeûne relève de la liberté individuelle, « à condition qu’elle reste confinée à la sphère privée ». Mais le droit, lui, n’a pas bougé. Et le Maroc continue d’envoyer en prison des citoyens pour avoir mangé au mauvais moment, au mauvais endroit.
Pour un pays qui ambitionne d’accueillir le monde en 2030, la contradiction devient chaque année plus difficile à occulter.





