Maroc : « Dialy », mon vagin à moi

Naïma Zitan

Non. Il ne s’agit pas d’une énième adaptation des « Monologues du vagin ». Cette célèbre pièce de théâtre créée en 1996 par Eve Ensler, dont la réputation n’est plus à faire. Non. Il ne s’agit pas non plus d’une pièce d’un de ces auteurs féministes qui fulminent pour tout et n’importe quoi au point d’en oublier leur combat initial. « Dialy », c’est tout simplement une œuvre qui casse littéralement les codes d’une société dite conservatrice, le Maroc, en abordant sans complexe le thème du vagin. Une pièce audacieuse mise en scène par Naima Zitan.

« Dialy ». Traduisez « à moi ». Mon vagin à moi en fait. Ou plutôt celui de la femme. La femme marocaine. C’est le nom de la pièce de théâtre signée Naima Zitan la pugnace. Elle met en scène un tabou majeur de la société marocaine : le vagin. Inaugurées le 15 juin 2012, les représentations en darija (dialecte, ndlr), financées par l’Institut français de Rabat, et qui mine de rien ont connu un franc succès, ont pris fin les 27, à Rabat, et 28 novembre, à Kenitra.

Naïma ZitanNaima Zitan insiste pour que l’on fasse la différence entre Dialy et Les monologues du vagin, « ça n’a rien à voir ». Toutefois, les tenants, mais pas les aboutissants, sont les mêmes que la pièce d’Eve Ensler. Pour l’écriture de sa pièce, Zitan a récolté 150 témoignages, lors d’ateliers de prise de parole, de femmes marocaines issues de toutes les classes sociales. Qu’est-ce que ces femmes pensent de la virginité ? Quels surnoms donnent-elles à leur vagin ? Ce qui rend cette pièce unique, c’est qu’elle aborde les spécificités de la société marocaine. Un combat contre la « circoncision culturelle » dont les femmes, principalement celles issues des milieux défavorisées, font l’objet au Maroc.

« Il m’appartient, il est à moi et c’est le mien », répétaient sur scène Nouria Benbrahim, Farida Bouazzaoui et Amal Ben Haddou, les trois comédiennes héroïnes de Dialy, en faisant allusion à leur vagin. Un sujet tabou traité avec un grand bol d’humour : « Mon vagin, je l’emmène partout avec moi : dans ma chambre, au hammam, au marché, partout partout, et même à la mosquée (…) Je serre mes jambes, je les serre parce que personne ne doit le voir. Personne ne doit se dire qu’il est niché là, entre mes jambes. » Le but est simple. Dévoiler cette pudeur qui ronge l’atmosphère au Maroc. Une pudeur venue droit d’Europe victorienne où la religion chrétienne a été rongée par la culpabilité. Car le Coran, la parole de Dieu pour les musulmans, parle sans gêne des relations sexuelles entre époux. D’après les Hadiths (recueils de la vie du prophète Mohammed, ndlr), les compagnons posaient des questions d’ordre sexuelle à leur prophète. La sexualité était jadis enseignée sans timidité. Et tant que les limites à la perversion ne sont pas atteintes, nul grief dans la pratique. C’est donc sans tabou que les actrices parlent de leur « Tabboun » (terme familier pour définir le vagin, ndlr). Au Maroc, parler de Tabboun équivaut à violer les mœurs. Pourtant, le terme est bel et bien utilisé par les filles « de bonne famille ». La pièce de Naïma Zitan vise aussi à dissiper une hypocrisie sexuelle éclipsée par le syndrome de la hchouma (la honte, ndlr).

Mais il existe encore des régions au Maroc où cette pudibonderie n’existe que peu ou prou, à l’instar de la Chaouia-Doukkala. Là-bas, donner le sein à un bébé dans une salle remplie d’hommes n’a rien de gênant. Les chikhates, ces femmes issues de l’art populaire de al 3ayta, chanté à plusieurs occasions et surtout pendant les guerres de résistance des tribus du centre-ouest marocain, parlent sans complexe de leur « 3abboun » (seins) ou de leur « Mergued » (allusion au vagin). « Les familles fassies, surtout les grands-mères traditionnelles, parlent ouvertement de mots crus mais elles rentrent déjà dans une sexualisation du sexe, à la Kaid Ennsa », rappelle Demainonline.

Parler de son vagin en public ? L’idée n’est évidemment pas passée inaperçue. La médiatisation de la première représentation, le 15 juin 2012, a raflé de nombreuses critiques. Certains ténors du théâtre marocain qui sans même avoir vu la pièce n’ont pas manqué de la fustiger. Le journal Attajidid, proche du Parti islamiste Justice et Développement (PJD), a accusé la troupe théâtrale d’utiliser « la provocation et la permissivité afin de porter atteinte aux mouvements islamistes ». Sans aucun doute, Attajidid devrait plutôt prêter attention aux nombreux couacs des « PJDistes » observés depuis leur entrée majoritaire au gouvernement, en novembre 2011. Peu importe ce que l’on en pense, Naima Zitan a eu l’audace et le courage de mener jusqu’au bout son combat. Le PJD, lui, après avoir centré le sien notamment contre le Makhzen (l’entourage du roi), a rapidement viré dans la poltronnerie.

De nouvelles représentations de Dialy pourraient être programmées en janvier 2013. Une tournée pourrait également être envisagée dans tout le royaume.