Maroc : Abdelilah Benkirane, chronique d’une année mouvementée

L’heure est au bilan. Le Premier ministre marocain, Abdelilah Benkirane, a fêté la semaine dernière ses un an à la tête du gouvernement. Après une entrée fracassante dans la cour des grands, Benkirane a rencontré diverses complexités. Le projet de la loi de Finances 2013 étant la dernière source de conflit. De l’audace à la poltronnerie, florilège des couacs « PJDistes ».

Le Premier ministre marocain, Abdelilah Benkirane, est entré dans la deuxième année de son mandat. La formation dont il est issue, le Parti islamiste Justice et Liberté (PJD), avait profité du raz-de-marée de naufrages politiques dans certains pays arabes et arabo-berbères pour se fondre dans la masse et rafler la majorité des sièges aux dernières élections législatives. Résultat, un gouvernement à dominante islamiste. Une première au royaume chérifien. Mais l’ascension, encore novice, de Benkirane et son équipe du PJD ne s’est pas fait sans embûches.

Une loi conflictuelle

Sur le plan politique, rien ne va. La coalition bat de l’aile. Encore plus depuis l’élection de Hamid Chabat à la tête du parti historique de l’Istiqlal, le 23 septembre 2012. Le projet de loi des Finances 2013 est l’actuelle principale cause de discorde. Le nouvel homme fort de l’Istiqlal ne s’accorde pas avec Benkirane à propos du budget. La santé financière du royaume n’est pas au top de sa forme et, vue par l’Istiqlal, « l’approximatif » ne doit pas être à l’heure du jour. Contacté par Afrik.com, Hamid Chabat n’a pas souhaité commenté la politique menée par son rival. De son côté, le directeur général du PJD, Abdelaziz Omari, affirme qu’ « il y a effectivement eu débat entre les parlementaires, ce qui est normal, mais qu’au final toute la majorité a voté en faveur de cette loi de Finances » qui fait en ce moment l’objet de discussions à la deuxième Chambre du Parlement. « Le chef du gouvernement tente de donner un modèle politique et de mener les réformes dans le cadre d’une stabilité politique, explique Abdelaziz Omari. L’essentiel est de mettre en place un système de transparence et d’équité ».

Khadija Ryadi dénonce pourtant le manque de transparence au sein du gouvernement. A l’occasion d’une manifestation organisée et réprimée le 18 novembre dernier à Rabat, la présidente de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) et quelques dizaines de contestataires s’étaient rassemblés devant le Parlement pour dénoncer le projet de loi et tout particulièrement le budget attribué au palais, 2.6 milliards de dirhams (234 millions d’euros). « Ce budget n’a jamais été discuté au sein du parlement, affirme-t-elle. Pour nous, l’essentiel est que les choses soient discutées au Parlement, et là ça n’a pas été le cas. C’est anormal et non démocratique ». Mais Omari rassure, « le PJD essaie de garder un équilibre économique et social et est très engagé dans les domaines de l’éducation, de la santé ou encore de l’habitat. »

Des agréments de Rabbah au Cahier des charges

Le vacarme autour du cahier des charges de l’audiovisuel du ministre PDJ de la Communication, Mustapha El Khalfi, avait provoqué un véritable tollé médiatique. Une crise sans précédent avait éclaté entre le ministre et le directeur-général de la chaîne 2M, Salim Cheikh, et sa directrice de l’Information, Samira Sitaïl. Les responsables de la chaîne ont refusé publiquement de se soumettre aux instructions d’El Khalfi. Salim Cheikh a dénoncé une atteinte à l’identité de la deuxième chaîne et une tentative de mise sous tutelle du gouvernement. Ce qui n’a pas plu dans ces nouveaux cahiers des charges, c’est leurs côtés « dirigistes et interventionnistes ». Le coup de grâce était tombé dimanche 22 avril 2012 lorsque Mohammed VI a reçu en audience royale Benkirane et El Khalfi. Ils ont été invités à revoir leurs copies. Une décision lapidaire qui sonne comme un désaveu pour Benkirane et son ministre.

La publication, en mars 2011, de la liste des agréments par le ministre de l’Equipement et du Transport, Abdelaziz Rabbah, avait défrayé la chronique. Une liste éloquente de bénéficiaires. Pêle-mêle, on y trouve des sportifs, des artistes, des militaires, des proches du palais, des responsables politiques et même des religieux à l’instar de l’imam Zemzmi, connu pour ses fatwas controversées. Une liste désignée comme étant le symbole de la corruption et de l’économie de rente. A son arrivée au pouvoir, le patron du PJD avait promis de faire de la corruption son cheval de bataille. Mais Benkirane, qui essaie de « faire bouger les choses » comme il le dit, s’est aperçu que la tâche n’est pas « si facile que ça ». Et de fait, de nombreuses personnalités proches du roi Mohamed VI profitent de cette économie de rente. S’attaquer à des symboles de la monarchie équivaut à s’attaquer au roi himself. Inconcevable, pour l’heure, dans la monarchie alaouite. Le Premier ministre rappelle tout de même que le système des agréments est l’héritage du protectorat français. Un système qui devait avant tout profiter aux personnes dans le besoin.

A la rescousse des pauvres ?

Quelques gouttes ont coulé sous les ponts. Et de nouvelles contestations ont éclatées. Les usagers de la route cette fois-ci, suite à l’augmentation des prix des carburants. D’après les maintes explications d’Abdelilah Benkirane, qui a dû intervenir pendant près d’une heure en direct à la télévision, cette augmentation vise à « préserver la crédibilité financière et économique du Maroc ». Elle doit aussi servir à « travailler sur le ciblage des populations les plus pauvres » bien que cette décision n’eut été du goût des classes les moins favorisées. Faux. Cela n’a rien changé à la situation des pauvres car « ils n’utilisent pas les voitures » selon le Premier ministre.

Et les classes moyennes ? Le ministre délégué auprès du ministre marocain de l’Economie et des Finances chargé du budget, Driss El Azami El Idrissi, avait rappelé quelques mesures prises dans le cadre de la loi de Finances, notamment les 13 milliards de dirhams alloués au dialogue social, la mise en place du fonds de soutien social à 2,5 milliards de dirhams pour toucher les classes défavorisées ou encore la généralisation du Ramed qui touche quelque 8,5 millions de Marocains. Mais à en croire la carte de la pauvreté du Maroc établie par le HCP, les communes rurales et urbaines qui ont le plus besoin de la compensation n’en profitent que peu ou prou. Mais ce que le gouvernement ne dit pas, c’est que dans l’actuelle loi de Finances qui prévoit un budget d’investissements de 50 milliards de dirhams (environ 4,5 milliards d’euros), le budget de compensation a été consommé à 80% à fin mai, c’est-à-dire en cinq mois ! Il fallait donc trouver près de 60 milliards de dirhams pour terminer l’année. L’augmentation des prix des carburants a largement contribué à recouvrir cet écart.

Diplômés et chômeurs

Au Maroc, le chômage chez les diplômés est un fléau. Pour le réduire, le gouvernement précédent avait conclu un accord avec des associations afin de recruter des centaines de diplômés sans emploie. Mais à peine investi, Abdelilah Benkirane est catégorique. Pas de recrutement direct dans la Fonction publique sans passer de concours. Il n’hésite pas à sucrer les 4 000 postes promis par le gouvernement El Fassi. Sous la pression, Benkirane revient sur sa décision et annonce l’embauche directe de quelque 68 diplômés chômeurs. Un chiffre dérisoire.

Droits de la femme

C’est certainement à ce niveau-là que le talon d’Achille du Premier ministre se fait le plus ressentir. Le cas d’Amina Al Filali qui s’était suicidée à Larache, dans le nord du Maroc, après avoir été contrainte d’épouser son violeur, en est l’exemple. Un arrangement qui a permis à son violeur d’échapper à cinq ans de prison et d’éviter aux familles que la « hchouma » (la honte, ndlr) ne s’abatte sur eux. Le sujet est tabou mais la loi marocaine prévoit cette alternative en cas de viol. Plusieurs ONG demandent son abrogation.

Selon les propos tenus par Benkirane au dernier Conseil de l’Europe à Strasbourg, « cette demoiselle ne s’est pas donnée la mort parce qu’on l’a mariée à son violeur. Cette demoiselle, quand elle s’est mariée elle était très heureuse. Son problème, c’est qu’elle a été maltraitée par son mari, par sa belle-famille et sa famille. » D’après lui, ce viol était au départ une « histoire d’amour ». Pour rappel, le PJD n’a placé qu’une seule femme au gouvernement : Bassima Hakaoui, au poste de ministre de la Femme, de la Famille et du Développement social.

Son accession au pouvoir, il y a un an, n’a pas été vue d’un très bon œil par les libéraux, technocrates et autres laïques. Elu démocratiquement, Abdelilah Benkirane apportait pourtant un discours neuf et surtout audacieux. Il était apparu comme l’homme qui allait remettre de l’ordre dans la gouvernance du pays. A commencer par faire le ménage dans l’entourage du roi Mohammed VI. Mais les différents rappels à l’ordre du souverain ont fini par le calmer. Ses discours dénonciateurs à l’encontre des proches du palais sont désormais mesurés, voire inexistants. Demain est une nouvelle année. Comment Abdelilah Benkirane compte-t-il regagner la confiance des Marocains et remonter la pente après une année en chute libre ?