Mandat d’arrêt contre El-Béchir : quelles conséquences pour le Soudan ?

Depuis l’annonce de la décision de la Cour pénale internationale (CPI) de lancer un mandat d’arrêt contre Omar el-Béchir, les manifestations de soutien au président soudanais se font de plus en plus nombreuses. La CPI a inculpé le chef d’Etat de crimes de guerres et de crimes contre l’humanité au Darfour sans, toutefois, retenir le chef d’inculpation de génocide. Pour nous éclairer sur les conséquences de ce verdict, Rachid Seed Yagoub, journaliste soudanais, spécialiste de la situation politique de son pays, a répondu aux questions d’Afrik.

La Cour pénale internationale (CPI) a rendu, mercredi, sa décision. La justice internationale a lancé un mandat d’arrêt contre le président soudanais, Omar el-Béchir, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Cependant le chef d’inculpation de crimes de génocide n’a pas été retenu. Pour contrer la décision de la CPI, l’Union Africaine (UA) s’est dit prête, jeudi, à demander au Conseil de sécurité des Nations Unies d’ « interrompre » la procédure à l’encontre d’Omar el-Béchir. L’Union Africaine et certains pays comme la Chine et l’Egypte, alliés économiques du Soudan, avaient également manifesté, depuis le début de la procédure, leurs appuis au président soudanais. A l’heure des interrogations sur les conséquences directes de cette décision, Afrik.com a interviewé Rachid Saeed Yagoub, journaliste soudanais et rédacteur en chef de la lettre d’information hebdomadaire TTU/Monde arabe.

Afrik.com : Quelles sont les conséquences du mandat d’arrêt lancé par la Cour pénale internationale contre le président soudanais Omar el-Béchir ?

Rachid Saeed Yagoub :
C’est la première fois dans l’histoire qu’un président en fonction est inculpé par la Cour pénale internationale (CPI). C’est une première judiciaire. Grâce à cette décision, le président soudanais, Omar el-Béchir, ne pourra plus sortir de son pays sans risquer de se faire arrêter. Ce mandat d’arrêt lancé par la CPI jette aussi le discrédit sur Omar el-Béchir.

Afrik.com : Oui, mais le président soudanais pourra toujours se rendre dans les pays qui n’ont pas ratifié le Traité de Rome comme les Etats-Unis et l’Egypte, ses partenaires économiques ?

Rachid Saeed Yagoub :
Je ne pense pas que les pays non-signataires du Traité de Rome accepteront la présence d’Omar el-Béchir dans leur pays. Cela risquerait d’être gênant, pour eux, d’accueillir un président accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité au Darfour !

Afrik.com : La CPI a décidé de juger Omar el-Béchir pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité au Darfour. Il n’a pas retenu le chef d’inculpation de crimes de génocide contre lui. Qu’en pensez-vous ?

Rachid Saeed Yagoub :
Je pense que ça ne change strictement rien pour lui. Il refuse de coopérer. Pour ce qui est du génocide, les juges n’étaient pas d’accord entre eux sur ce chef d’inculpation. Mais, ils ont souligné que si l’accusation venait à recueillir de nouveaux éléments de preuve, le mandat d’arrêt pourrait être modifié afin d’y inclure le crime de génocide.

Afrik.com : Cette décision va-t-elle modifier la situation au Soudan ?

Rachid Saeed Yagoub :
Je ne crois pas qu’il y aura une ouverture démocratique dans le pays. Le régime va se durcir. Je prévois un grand retour en arrière. Les arrestations des opposants politiques et de la population hostile à Omar el-Béchir vont se multiplier. Le gel des comptes des ONG, la saisie des journaux… tout va malheureusement s’amplifier !

Afrik.com : et économiquement…

Rachid Saeed Yagoub :
Bien sûr, il y aura des répercussions économiques. Mardi, le prix de dollars avait augmenté de 30 % suite à l’annonce, mercredi, du verdict de la CPI. Les prix des produits de première nécessité vont s’envoler. Le prix du baril du pétrole (la richesse du Soudan) est en pleine explosion. Il sera donc de plus en plus difficile de le commercialiser.

Afrik.com : Les partenaires économiques du Soudan vont-ils essayer de suspendre la procédure pour sauver la peau d’Omar el-Béchir ?

Rachid Saeed Yagoub :
C’est impossible, on ne peut pas suspendre la procédure. Une fois qu’elle est lancée, on ne peut plus la stopper. Le seul recours qu’il leur reste est de demander au Conseil de sécurité des Nations Unies de reporter à douze mois la procédure, et ainsi de suite, pendant trois ans (par l’article 16 du Traité de Rome, ndrl). Je reste persuadé que la France, le Royaume-Uni et les Etats Unis ne vont pas tarder à mettre leur véto sur la décision du CPI.

Afrik.com : En juillet dernier, Omar el-Béchir a indiqué que son gouvernement était prêt à rétablir la paix et à rendre justice aux victimes du Darfour. Croyez-vous à ses propos ?

Rachid Saeed Yagoub :
Avec cette déclaration, le président soudanais a voulu ralentir la procédure. Mais ça n’a pas marché et ça ne marchera jamais. Il n’a rien fait durant ses 20 années de pouvoir, je ne vois pas pourquoi les choses changeraient aujourd’hui !

Lire aussi :

 Soudan : la CPI s’attaque à El-Béchir

 Soudan : Omar el-Béchir veut sauver sa tête

 Soudan : vers un abandon des poursuites de la CPI contre Omar al-Bachir ?