
Human Rights Watch attribue à l’Africa Corps l’exécution sommaire de neuf civils, dont quatre enfants, le 10 juillet dans un village de la région de Mopti. C’est le deuxième rapport en trois semaines mettant en cause les forces russes déployées aux côtés de l’armée malienne. Il pose une question que Bamako ne peut plus contourner, celle de sa propre responsabilité juridique.
Le partenariat militaire noué avec Moscou devait rendre au Mali la maîtrise de sa sécurité, après l’éviction des troupes françaises et le départ de la MINUSMA. Quatre ans plus tard, l’accumulation d’enquêtes documentant des exactions contre les populations civiles transforme cette alliance en passif diplomatique pour le pouvoir d’Assimi Goïta.
Des hommes et des enfants tués
Dans un communiqué publié le 20 août, Human Rights Watch (HRW) détaille le déroulé du raid conduit le 10 juillet sur le village de Bombori. Vers 5 heures du matin, plus d’une centaine de combattants d’Africa Corps arrivent en pick-up et à moto, accompagnés de quatre soldats maliens qui serviront pour l’essentiel d’interprètes. Ils pénètrent dans les habitations du quartier peul, en extraient les occupants et rassemblent au moins 80 hommes et adolescents sous un arbre.
Les témoins interrogés par l’organisation décrivent des passages à tabac, des interrogatoires portant sur d’éventuels liens avec les groupes jihadistes et des menaces de mort. Six civils tentant de fuir ont été abattus. Trois jeunes hommes ont été extraits du groupe et emmenés en véhicule en direction de la base du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). leurs corps ont été retrouvés plus tard, l’un décapité et la tête exposée au centre du village, les deux autres égorgés, les mains liées dans le dos. Selon les habitants, ces trois hommes aidaient occasionnellement le GSIM à collecter ses « taxes » sans être des combattants.
Au départ des assaillants, vers 14 heures, les villageois ont relevé neuf corps, cinq hommes âgés de 19 à 34 ans et quatre enfants de 6 à 17 ans. HRW a mené treize entretiens à distance entre le 19 et le 30 juillet, dont quatre avec des témoins directs de l’attaque.
Un quartier de Bombori visé, l’autre épargné
Bombori se divise en deux quartiers, l’un habité par des Rimaïbé, l’autre par des Peuls. Seul le second a été investi par les combattants russes, qui n’ont ni fouillé ni arrêté personne du côté rimaïbé. Le GSIM concentre depuis des années son recrutement sur les communautés peules, et les gouvernements maliens successifs ont assimilé ces populations aux combattants islamistes, ce qui les expose de façon récurrente aux opérations de ratissage.
Le GSIM contrôle Bombori depuis 2017 et dispose d’une base à environ un kilomètre du village. D’après les habitants, ses combattants avaient quitté les lieux dans la nuit précédant l’assaut. Leur nombre y avait sensiblement augmenté après les offensives coordonnées lancées par le groupe à travers le Mali en avril, puis en juillet.
De Wagner à Africa Corps : la fin de l’ambiguïté pour Moscou
Le 6 juin 2025, Wagner annonçait sur sa chaîne Telegram avoir « accompli » sa mission au Mali et le transfert de ses effectifs à l’Africa Corps. Cette structure, montée après la mort d’Evgueni Prigojine en août 2023, relève du ministère russe de la Défense.
Le Kremlin s’est longtemps abrité derrière le statut privé de Wagner pour nier tout engagement direct. En novembre 2025, un reportage diffusé par la télévision d’État russe reconnaissait que des officiers et des soldats des forces armées opèrent dans six pays africains, le Mali étant le seul cité nommément. Chaque exaction documentée sur le terrain met désormais en cause Moscou autant que l’État qui l’a invité.
Le 31 juillet, HRW documentait déjà des frappes aériennes conduites le 15 juin sur le village de Kyrnia, également situé dans la région de Mopti. Un Soukhoï Su-24 y avait largué au moins deux bombes. La première à proximité de la résidence du chef de village, tuant son épouse, deux de ses enfants et un troisième enfant et la seconde sur un marché aux bestiaux voisin, tuant quatre hommes. L’organisation avait qualifié l’attaque de manifestement illégale, alors qu’Africa Corps revendiquait une opération contre un lieu de rassemblement de « groupes terroristes ».
Des recours judiciaires en voie de fermeture
Bamako s’est méthodiquement détaché des mécanismes de régulation régionaux et internationaux. La sortie de la CEDEAO est effective depuis janvier 2025. Le retrait de la Cour pénale internationale, annoncé « avec effet immédiat » le 22 septembre 2025 par les trois États de l’Alliance des États du Sahel, n’a toutefois été formellement notifié qu’en juin 2026. Il ne deviendra effectif, pour le Mali, que le 23 juin 2027.
Jusqu’à cette échéance, le pays demeure lié par le Statut de Rome et l’enquête ouverte sur son territoire depuis 2013 se poursuit, tout comme les mandats d’arrêt visant des chefs jihadistes. Passé le délai, les victimes des exactions commises au Mali n’auront plus de juridiction internationale vers laquelle se tourner car la Cour pénale sahélienne annoncée par l’AES n’est toujours pas opérationnelle.
HRW a écrit les 4 et 5 août aux ministres russe et malien de la Défense pour leur soumettre ses conclusions et leur poser une série de questions. Aucun des deux n’a répondu. Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel au sein de l’organisation, estime que la junte malienne paraît avoir donné un feu vert aux forces russes et rappelle que les autorités ne peuvent se défausser de leur responsabilité pénale en laissant Africa Corps opérer à leur place.





