Mali et Burkina Faso : la souveraineté de l’AES rattrapée par sa dépendance au carburant


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Une pompe à carburant
Une pompe à carburant

Le Ghana a réduit ses livraisons de carburant au Mali et au Burkina Faso pour protéger son marché intérieur. Cette décision met en lumière une fragilité structurelle de l’Alliance des États du Sahel car son autonomie politique et militaire reste suspendue à des corridors logistiques que contrôlent ses voisins côtiers.

Depuis le mois d’août, l’entreprise publique ghanéenne BOST Energies a réduit ses exportations de diesel et d’essence vers le Mali et le Burkina Faso. Selon les chiffres communiqués par son directeur général, Afetsi Awoonor, à Reuters en marge d’une conférence sur l’énergie à Bangkok, le Burkina Faso n’a obtenu que 40 000 tonnes de carburant sur les 80 000 demandées pour juillet et août. Le Mali, de son côté, a reçu seulement 10 000 tonnes, alors que Bamako sollicitait 40 000 tonnes supplémentaires pour août et septembre.

Accra privilégie d’abord son marché intérieur

Cette décision n’est pas dirigée contre l’AES et ne découle pas des tensions politiques qui opposent Bamako, Ouagadougou et Niamey à leurs voisins côtiers. Accra cherche avant tout à protéger son propre approvisionnement, sous la pression du renchérissement du pétrole et de la hausse de sa consommation intérieure.

BOST détient environ 30 % du marché ghanéen, où le diesel représente près des deux tiers de ses volumes. L’entreprise assure que les produits restent disponibles, mais à des prix élevés, alors que la croissance économique du pays fait grimper la demande. L’État accorde alors la priorité à ses propres consommateurs.

Cette décision met malgré tout en évidence la fragilité des économies sahéliennes enclavées. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger dépendent des ports, des dépôts et des routes du Ghana, de la Côte d’Ivoire, du Togo, du Bénin et du Sénégal pour recevoir leurs hydrocarbures. Leur sortie de la CEDEAO n’a rien arrangé à cette interdépendance géographique.

Une vulnérabilité économique et sécuritaire

Le carburant fait tourner les voitures et autobus, mais aussi les transports de marchandises, les groupes électrogènes, les engins agricoles, les sites miniers ou les véhicules des forces armées. Une réduction prolongée des livraisons pourrait donc faire grimper les prix et compliquer aussi bien les récoltes que les opérations militaires.

La situation est particulièrement tendue au Mali. Depuis septembre 2025, le groupe jihadiste JNIM impose un blocus sur les convois de carburant à destination de Bamako, en ciblant notamment les routes venant du Sénégal et de Côte d’Ivoire. Une enquête de Bellingcat a recensé plus de 130 camions-citernes détruits depuis le début de ce blocus, provoquant pénuries et longues files d’attente dans la capitale. La baisse des volumes disponibles au départ du Ghana s’ajoute donc à des circuits d’approvisionnement déjà fragilisés par ces attaques et par les coûts de sécurisation qu’elles imposent.

Au Burkina Faso, la difficulté survient alors que BOST et la Société nationale burkinabè d’hydrocarbures (SONABHY) ont récemment renouvelé leur partenariat pour renforcer la sécurité énergétique régionale, en s’appuyant notamment sur le dépôt de Bolgatanga et le terminal Blue Ocean de Tema. Le projet de gazoduc reliant Accra à Bolgatanga, dans le nord du Ghana, a une extension envisagée vers le Burkina Faso dont la frontière est proche. Annoncé par le président ghanéen John Dramani Mahama lors d’une visite à Ouagadougou, cette initiative prend dans ce contexte une importance capitale. Ce gazoduc pourrait devenir un outil de souveraineté énergétique pour Ouagadougou, tout en le maintenant dépendant de son voisin méridional.

Une souveraineté encore suspendue aux corridors régionaux

L’AES a construit une grande partie de sa légitimité sur la reconquête de la souveraineté nationale et le rejet des dépendances extérieures. Les rapprochements diplomatiques avec la Russie, la Chine ou l’Algérie n’ont cependant pas modifié la géographie du sous-continent.

Pour réduire cette dépendance, la Confédération devra investir dans plusieurs corridors d’approvisionnement, dans ses capacités de stockage et dans des accords plus solides avec les États côtiers. À défaut, des décisions commerciales prises à Accra, à Abidjan ou à Lomé continueront de peser sur les économies de Bamako et de Ouagadougou, et sur leurs capacités militaires.

La réduction des livraisons ghanéennes éclaire également le rapprochement énergétique entre le Niger et l’Algérie. Le gazoduc transsaharien dessine, pour l’AES, une possible ouverture énergétique vers le nord. À condition de prévoir des usages locaux et des ramifications régionales, le Niger pourrait devenir le trait d’union entre les ressources nigérianes, les infrastructures algériennes et ses partenaires malien et burkinabè.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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