« Made in EU » : pourquoi la nouvelle préférence automobile européenne inquiète le Maghreb


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Tension Maghreb Union Européenne sur l'automobile
Tension Maghreb Union Européenne sur l'automobile

Trois grands constructeurs européens, Renault, Stellantis et Volkswagen, réclament que les futurs avantages industriels de l’Union soient réservés aux voitures à 70 % de contenu européen, calculé sur le seul périmètre de l’UE. Officiellement dirigée contre la concurrence chinoise, la mesure viserait surtout à écarter le Maroc et la Turquie, où les groupes chinois installent leurs propres bases. Pour Rabat, Tunis et Alger, c’est l’avenir de milliers d’emplois et la place du Maghreb dans l’industrie automobile européenne qui se jouent.

Dans une lettre commune adressée aux parlementaires européens le 12 juin 2026, Renault, Stellantis et Volkswagen, qui revendiquent ensemble plus de 60 % de la production automobile du continent, soutiennent l’exigence d’un contenu local de 70 % pour les véhicules électriques, dans le cadre de l’Industrial Accelerator Act présenté par la Commission le 4 mars 2026. Ce texte conditionne l’accès aux aides publiques et aux subventions vertes à une production largement européenne.

Point de friction géographique

Dans sa version initiale, la Commission envisageait de considérer comme « équivalents » les composants venus des nombreux pays liés à l’Union par un accord de libre-échange, dont le Maroc et la Turquie, l’exclusion ne valant que pour défaut de réciprocité. Les trois constructeurs demandent au contraire que le contenu local soit calculé sur le seul périmètre des Vingt-Sept, élargi aux pays associés. Cette définition restrictive écarterait de fait le Maroc et la Turquie, pourtant intégrés de longue date aux chaînes industrielles européennes.

La raison de ce durcissement est géopolitique. Renault et Stellantis, tous deux fortement implantés au Maroc, redoutent que les constructeurs chinois ne profitent des bases industrielles qu’ils établissent eux-mêmes dans le royaume chérifien et en Turquie pour pénétrer le marché européen par contournement comme la Chine l’a déjà fait pour contourner les droits de douane américains. En refermant le périmètre, les groupes européens cherchent à fermer cette porte, quitte à pénaliser des partenaires de longue date.

Le Maroc, premier concerné

Le pays le plus exposé est le Maroc. En deux décennies, le royaume est devenu l’un des principaux hubs automobiles de la Méditerranée : Renault à Tanger et Casablanca, Stellantis à Kénitra, un réseau dense d’équipementiers et une logistique organisée autour de Tanger Med. Le secteur représente environ 22 % du PIB industriel marocain, et près de 80 % de sa production est destinée à l’Union européenne. Stellantis vient de porter la capacité de son site de Kénitra à 535 000 unités par an, micromobilité comprise. Tout l’édifice repose sur l’intégration au marché européen.

Les premiers signaux d’alerte sont déjà là. Au premier semestre 2025, les exportations de voitures neuves marocaines vers l’Union ont reculé de 7,1 %, à près de 195 000 unités. Pour un secteur dont les ventes à l’étranger ont atteint environ 15 milliards d’euros en 2025, le repli intervient au plus mauvais moment, alors que le marché européen bascule vers l’électrique et que Bruxelles durcit ses règles d’accès.

Si les futurs avantages européens sont conditionnés à un assemblage dans l’Union et à un contenu local élevé, les véhicules produits au Maroc pourraient perdre une partie de leur avantage compétitif. Ils resteraient exportables vers l’Europe, mais risqueraient d’être exclus des dispositifs de bonus à l’achat ou des commandes publiques.

La batterie cheval de Troie de la Chine

Un point technique pourrait toutefois nuancer le tableau. Le dispositif exclut la batterie du calcul des 70 %, reconnaissance implicite de la domination chinoise sur les cellules. Or cette exclusion change radicalement les équilibres : selon une étude du cabinet A2MAC1 citée par Reuters, elle permet à la Renault 5 de passer de 51 % à 76 % de contenu européen, franchissant ainsi le seuil. Pour les modèles assemblés au Maroc, la manière dont la batterie sera traitée pèsera autant que le périmètre géographique retenu.

Le Maroc a bâti son succès en répondant aux besoins des constructeurs européens : il a investi dans la formation, les zones industrielles, les infrastructures portuaires et, désormais, les batteries. Stellantis vise un taux d’intégration locale de 75 % à l’horizon 2030, contre 69 % aujourd’hui. Mais dans une réglementation centrée strictement sur l’Union, cette intégration marocaine ne compterait pas comme européenne. Conscient du danger, Rabat a engagé un lobbying intense auprès de Bruxelles pour faire reconnaître son statut de partenaire plutôt que de fournisseur tiers.

La Tunisie et le risque de décrochage des équipementiers

La Tunisie pèse peu dans l’assemblage final, mais elle occupe une place importante dans les composants. Elle s’est spécialisée dans les faisceaux électriques, pièces mécaniques, électronique embarquée ou services industriels. Son tissu d’équipementiers travaille largement pour les chaînes de production européennes.

Pour Tunis, le danger est plus discret mais réel. Si les constructeurs doivent atteindre un seuil élevé de contenu produit dans l’Union, ils pourraient relocaliser certaines pièces aujourd’hui fabriquées en Tunisie vers l’Europe centrale, les Balkans ou le sud de l’Union. Le débat tunisien rejoint ici celui des équipementiers européens eux-mêmes dans leur lettre du 12 juin. En effet, les trois constructeurs ont refusé d’imposer un seuil de contenu local distinct pour les seuls composants, au grand dam des fournisseurs, qui redoutent d’être les premières victimes de la nouvelle règle.

Le choc pourrait frapper d’abord les entreprises positionnées sur des pièces à faible marge, aisément remplaçables. Les sociétés tunisiennes capables de monter en gamme, de garantir une faible empreinte carbone, une traçabilité complète et une proximité logistique conserveraient davantage de marge de manœuvre. Le défi tunisien se résume à un changement de statut : passer d’atelier compétitif à partenaire technologique difficile à remplacer.

L’Algérie moins exposée, mais pas hors jeu

L’Algérie est moins directement menacée. Son industrie automobile reste tournée vers la reconstruction d’un marché local et vers l’assemblage national plutôt que vers l’exportation massive vers l’Europe. L’usine Fiat de Tafraoui, près d’Oran, portée par Stellantis, illustre cette relance avec une production passée de 17 000 véhicules en 2024 à 53 000 en 2025 et un objectif de 90 000 unités en 2026. Elle assemble la Fiat 500, le Doblò et, depuis peu, la Grande Panda, pour l’essentiel à destination du marché algérien et demain du marché africain.

Si l’Europe cherche à sécuriser des partenariats industriels et énergétiques au sud de la Méditerranée, l’Algérie a une carte à jouer, à condition de sortir d’une logique d’assemblage protégé. L’avenir de l’automobile se jouera autant sur les composants, les batteries, l’électronique et la formation que sur les usines, et sur la capacité à respecter des normes internationales exigeantes.

Une bataille sur la définition de l’Europe industrielle

Tout dépendra de la définition retenue par Bruxelles. Si le « Made in EU » reste limité aux frontières de l’Union et de l’Espace économique européen, comme le réclament les trois constructeurs, le Maghreb sera traité en espace extérieur, même lorsqu’il produit pour des groupes européens, selon des standards européens et à quelques heures de bateau des usines du continent.

Une approche plus euro-méditerranéenne intégrerait au contraire les pays du Maghreb comme partenaires de confiance, conciliant souveraineté industrielle et continuité des chaînes de valeur régionales. Elle éviterait surtout de pousser l’Afrique du Nord vers d’autres partenaires, à commencer par la Chine, déjà très présente dans les batteries et les composants électriques.

Cette évolution réglementaire vaut avertissement pour les pays d’Afrique du Nord. L’époque où la proximité géographique et le coût du travail suffisaient à attirer les constructeurs est révolue. Le nouveau critère décisif devient l’appartenance à une chaîne de valeur politiquement sécurisée, faiblement carbonée et juridiquement reconnue.

Le Maroc dispose d’une avance importante, mais il doit éviter d’apparaître comme une plateforme de contournement des règles européennes. La Tunisie doit accélérer sa montée en gamme. L’Algérie doit transformer ses ambitions en écosystème réellement exportable. Trois trajectoires distinctes, mais une question commune : comment rester dans la chaîne de valeur européenne quand celle-ci se referme.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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