Ludovic Kamgue, prix de l’Entrepreneur africain : « Je sais ce que je vaux »

Originaire du Cameroun, âgé de 47 ans, Ludovic Kamgue a reçu, le 17 juin 2015, le Prix de l’entrepreneur africain pour son entreprise Stradels, marque d’une ligne de vêtements qu’il a créée en 1999. Il a en tout trois boutiques au cœur de Paris, avec une dizaine de salariés, et trois autres au Cameroun, où il emploie une quinzaine de salariés. Interview d’un chef d’entreprise rigoureux, aux multiples casquettes.

Hormis son élégance et ses costumes taillés sur mesure, la première fois qu’on le voit, on est interpellé par la grande assurance et sérénité qu’il dégage alors même qu’il est sur mille choses. Il est styliste, chef d’entreprise, entrepreneur… Marié, père de deux enfants de 7 ans et 9 ans, Ludovic Kamgue a en effet plusieurs cordes a son arc. Arrivé en France à l’âge de douze ans chez une tante qui l’a recueilli à Angers, il prend très vite son indépendance, en vivant dans son propre appartement, dès l’âge de 15 ans ! Passionné de sport, notamment de tennis et de football qu’il pratique régulièrement, il admet avoir décroché son bac scientifique à l’époque en 1988 juste pour faire plaisir à ses parents. Alors que le jeune homme rêve de devenir un sportif de haut niveau, ses parents l’en dissuadent. Sa maman l’oriente plutôt vers des études d’ingénierie en textile. Il intègre une école puis décroche son diplôme. Il travaille ensuite pour de nombreuses entreprises en tant que responsable de fabrication et distribution de produits à la Socami, ou encore des maisons comme Christian Dior, Thierry Mugler, Georges Rech, ou Devernois avant de décider de prendre son envol en créant sa société Stradel’s.

Afrik.com : Vous attendiez-vous à être l’entrepreneur africain de l’année ? Que ressentez-vous ?

Ludovic Kamgue :
Je ne m’y attendais pas du tout, c’est une agréable surprise. Ce genre de prix est toujours flatteur.

Comment définissez-vous votre ligne de vêtements, qu’est ce qui fait son originalité ?

Je me suis inscrit dans une logique d’une ligne de vêtements simples, épurés, faciles à porter. Les vêtements sont constitués de matières de bonne qualité, ils sont aussi bien coupés, ce qui donne envie de les porter même si ce ne sont pas les plus folkloriques.

Vous avez toujours refusé de vous définir comme un simple styliste mais plutôt comme un véritable entrepreneur et chef d’entreprise. Pourquoi ?

Je suis dans une petite structure, par conséquent on est obligé de tout faire soi-même. Je crée non seulement le vêtement, mais je le vend aussi, je suis à la lettre le processus de fabrication, la mise au point du produit, il faut suivre toute la production, gérer les salariés, il faut savoir tout faire et être polyvalent.

D’où vous est venue l’idée de lancer votre propre marque de vêtements alors que l’industrie du textile est un univers très fermé ?

J’ai décidé de me mettre à mon propre compte après avoir organisé des ventes privées de chemises, caleçons, cravates dans des suites de grands hôtels. Puis j’ai décidé d’ouvrir ma première boutique, en octobre 1999, rue du Champ de Mars, dans le 7ème arrondissement parisien. Puis j’ai quitté ce quartier pour installer la boutique au 65 avenue Bosquet, toujours dans le 7ème, une artère plus commerçante. Puis de fil en aiguille, on a ouvert deux autres boutiques au Cameroun, une à Yaoundé, en décembre 2000, et la deuxième à Douala, en octobre 2001. En septembre 2004, on a ouvert une deuxième boutique à Paris dans le 8ème arrondissement et une troisième dans le 16ème arrondissement.

Il n’est jamais simple de créer sa propre entreprise. Quelles ont été les difficultés rencontrées ?

Le plus difficile, c’est le fait de devoir lever des fonds surtout quand on est encore une petite entreprise méconnue. Au début, les banques ne vous font pas tout de suite confiance, alors vous avez des aides de la famille, puis vous grandissez petit à petit. Vous commencez à vous faire un nom et c’est à ce moment-là que les banques vous font confiance. Mais pour cela, vous devez d’abord vous faire un nom.

On sait qu’il est plus difficile de réussir en France quand on est Noir. Est-ce que cela a été votre cas ?

A vrai dire, je ne me suis jamais posé la question. Car pour moi, il n’y avait aucune raison que je ne réussisse pas alors que j’avais les mêmes diplômes que les autres et que j’étais parfois même meilleur qu’eux. Je sais ce que je vaux. Face à un client, s’il y a des a priori, ils sont vite gommés dès lors que vous êtes compétent et maîtrisez votre travail. Quand vous faîtes bien votre boulot, très vite un respect s’impose vis-à-vis de vous et on ne regarde plus la couleur de votre peau. Même s’il y a des a priori de temps à autres, je les ai très vite dépassés surtout que mes boutiques sont installées dans des quartiers où il y a peu de populations d’origine étrangère. J’ai aussi très vite compris que pour que la marque soit tirée vers le haut, je devais être présent dans des quartiers bien ciblés.

Quelles sont les qualités que doit avoir un entrepreneur ?

Il faut être ultra rigoureux. Pas uniquement dans l’approche client mais aussi dans le back office, on n’a pas droit à l’erreur, le client a toujours raison, il faut savoir prendre sur soi. Même quand c’est dur, avoir aussi des objectifs, ne jamais montrer que c’est dur. Les gens n’aiment pas quelqu’un en galère, ils le fuient. J’ai l’habitude de toujours dire que tout va bien, même quand ce n’est pas le cas. Et tout compte fait, même si vous dîtes aux autres que ça ne va pas, c’est pas pour autant qu’ils vont sortir 100 euros de leur poche pour vous aider. (Rires).

Comment expliquez-vous que peu de créateurs africains réussissent à s’en sortir dans l’industrie du textile ?

Il faut savoir que l’industrie du textile est un univers très vaste. Il y a le coton à la base, puis la transformation de la laine, il faut ensuite la tisser, fabriquer le vêtement, l’entretenir, le distribuer… Le problème c’est qu’on demande aux créateurs africains de savoir faire tout ça, de pouvoir exercer plusieurs métiers en fin de compte. On ne demande par exemple pas à un informaticien de savoir vendre son ordinateur, ou de le fabriquer. Si vous prenez Karl Lagerfeld par exemple, il sait créer un prototype, dessiner, mais il ne sait pas fabriquer un vêtement, il ne s’occupe pas non plus de son transport, ni de sa confection ou encore de sa distribution… Cela montre bien que chaque étape de la production d’un vêtement constitue un métier spécifique.

Quelles seraient les solutions, selon vous, pour que les Africains émergent dans l’industrie ?

Il faut que les Etats accompagnent le secteur du textile en Afrique. Tous ces métiers du textile existaient auparavant au Cameroun, où l’on fabriquait les uniformes de l’armée et de la police sur place. Maintenant, elles sont fabriquées en Chine alors que la main d’œuvre au Cameroun est moins chère. Il faut aussi dire que les marges du secteur du textile n’intéressent pas les investisseurs, ça ne rapporte presque rien. Le développement du secteur du textile permettrait de créer des emplois. Même pour la dame qui vend des beignets à côté pour les travailleurs, vous créez indirectement un emploi. Booster le secteur du textile, c’est même un gage de la paix sociale en Afrique. En plus, c’est un secteur qui ne demande pas une très grande qualification; vous formez des personnes pendant six mois et elles seront opérationnelles.

Les gouvernements en Afrique ont donc un rôle clé à jouer pour dynamiser le secteur du textile. Mais comment devraient-ils s’y prendre, selon vous ?

Si les gouvernants africains évitaient par exemple de s’acheter six grosses voitures de luxe, ils pourraient créer 600 emplois dans le textile. Je pense que pour un chef d’Etat, il vaut mieux voir les gens travailler plutôt que de remettre régulièrement de l’argent à des villageois. Le Maghreb, par exemple, avait été soutenu dans sa croissance grâce au textile et les entreprises ne payaient pas d’impôts. Imaginez-vous aussi les retombées positives qu’il pourrait y avoir si un chef d’Etat décidait de créer un pôle de fabrication gigantesque qui permettrait aux créateurs africains de fabriquer leurs vêtements. Cela ferait une bonne publicité pour le pays, et saine en plus, plutôt que de payer des millions à des organes de presse pour des publireportages que personne ne lit. L’Afrique regorge de compétences, je l’ai toujours su. Il faut juste créer un environnement favorable pour permettre à tous de se réaliser.

 Le site de Stradel’s

 La page facebook de Ludovic Kamgue