Les sans-papiers victimes d’un Etat schizophrène

Dans les restaurants Buffalo-Grill, les blanchisseries industrielles, les chantiers de résidence présidentielle ou les centres de rétention d’étrangers, les sans-papiers s’activent. Dans sa course aux expulsions, combien de temps s’écoulera-t-il avant que l’Etat français schizophrène ne s’appuie sur une liste des contribuables en situation irrégulière ?

Avantageux ou pénalisants, les travailleurs sans-papiers ? La semaine passée, les médias se sont fait l’écho de l’interpellation de deux ouvriers du bâtiment sans-papiers, à Versailles, sur le chantier d’une résidence officielle des présidents de la République française : la Lanterne. Nicolas Sarkozy y a régulièrement séjourné depuis son élection le 6 mai dernier. Les deux travailleurs ont été maintenus 24 heures en garde à vue avant d’être libérés, non sans qu’un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière (APRF) leur a été remis. Procédure classique à l’issue de laquelle ils ont théoriquement l’obligation de quitter le territoire. L’information a été révélée dans le sillage de l’action des employés sans-papiers du restaurant Buffalo-Grill de Viry-Chatillon, en banlieue parisienne, qui manifestent depuis le 29 mai pour être régularisés après avoir été exploités puis poussés à la démission ou licenciés.

Ces deux événements illustrent la schizophrénie de l’appareil d’Etat français, qui capte les impôts des sans-papiers et affirme lutter en même temps pour leur expulsion. En matière de schizophrénie, on peut également citer le cas de ces travailleurs en situation irrégulière qui, selon une information obtenue par Afrik.com, se seraient activés durant plusieurs semaines, au début de l’année dernière, pour rénover le centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes en partie détruit par un incendie. C’est dans ce lieu – qui fait également office d’école nationale de police – que sont retenus les sans-papiers interpellés dans la préfecture de Paris, avant, le plus souvent, d’être expulsés.

Il faut dire que le bâtiment, comme l’hôtellerie, la restauration, le travail saisonnier agricole ou les services à la personne font partie de ces secteurs pour lesquels le ministre de l’Immigration Brice Hortefeux a indiqué [[dans une tribune au Figaro datée du 1er juin dernier]] que la France « a besoin d’une main-d’oeuvre et de talents d’origine étrangère ». Or, ce sont aussi ces secteurs qui emploient le plus de travailleurs en situation irrégulière. Au total, 85% des 2 à 300 000 sans-papiers qui vivraient en France travaillent, selon François Brun, spécialiste de l’immigration et du marché au Centre d’études de l’emploi. Ce qui en fait un « rouage essentiel de l’économie française ». Un rouage corvéable à merci qui contribue à tirer vers le bas les salaires de secteurs qu’il tient en même temps à bout de bras.

Alors pourquoi ne pas régulariser ces sans-papiers, avant de « choisir » de nouveaux immigrés « utiles » ? D’autant qu’ils payent des impôts, partageant parfois à deux, trois, quatre ou plus une même carte d’identité ou d’assuré social, ce qui rend leur situation irrégulière parfaitement claire. « Si l’Etat reconnaît notre argent, il doit reconnaître notre travail et nous donner les papiers (…) Notre travail n’est pas moins vrai face aux impôts que dans les préfectures », faisait entendre en janvier 2005 le Rassemblement des collectifs des ouvriers sans-papiers des foyers, dans une lettre à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur.

Mais le nouveau président de la République, comme son ministre de l’Immigration Brice Hortefeux, ont déjà évoqué leurs craintes du fameux phénomène de l’« appel d’air » pour refuser toute régularisation « massive ». Ils n’oublient pas de préciser, à chaque fois, que c’est pour mettre fin aux situations iniques vécues par les sans-papiers qu’ils oeuvrent. Chaque année, les ministres de l’Intérieur réévaluent ainsi à la hausse le total des reconduites à la frontière qu’ils enjoignent à leurs préfets de mettre en œuvre : 20 000 en 2006, 25 000 cette année.

Pour y parvenir, l’administration rivalise de roublardise. Elle a pratiqué les « convocations pièges », finalement déclarées illégales le 6 février dernier par la Cour de cassation. Récemment, la police de l’air et des frontières (PAF) a exigé la liste de résidents étrangers à des logeurs sociaux, à Lyon, qu’elle n’avait plus ensuite qu’à cueillir [[information Réseau éducation sans frontières . Au bout de la chaîne administrative des listes, il y a celle des contribuables étrangers douteux. Ce sera sans doute la dernière à être réclamée.

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