Affaire Modeluxe : 18 travailleurs sans papiers abusés

Le préfet de l’Essonne refuse toujours de régulariser les sans-papiers de « Modeluxe ». 18 employés de cette blanchisserie industrielle ont travaillé sans papiers durant plusieurs années. Selon eux, la direction de l’entreprise et la préfecture de l’Essonne étaient au courant de cette situation. Pourtant, depuis la fin du mois de septembre dernier, ils sont menacés de licenciement pour « présentation de faux documents » à l’embauche.

« Nous avons proposé au préfet de sortir de cette situation par le haut. Il est resté sourd à nos arguments », regrette un membre de la délégation de soutien aux 18 employés sans papiers de Modeluxe, s’adressant à la foule, à l’issue de sa rencontre avec Gérard Moisselin, le préfet de l’Essonne. Trois enfants s’amusent avec des drapeaux aux couleurs rouges et jaunes de la CGT (Confédération générale des travailleurs) alourdis par le vent, à l’entrée de la préfecture de région, au pied d’un portail blanc coulissant gardé par des policiers. Leurs mamans, enrubannées dans un fin tissu ou en boubous, tentent de canaliser leur énergie. Au micro, un syndicaliste s’époumone avec un fort accent d’Afrique subsaharienne : « Solidarité, avec les sans-papiers, de Mo-dé-luxe !» Puis il se plaint : « mais c’est mou tout ça, il faut crier plus fort ! »

Les collègues, amis et parents des employés irréguliers, originaires du Mali, pour la plupart, sont entre 150 et 200 à attendre depuis près de deux heures, ce mardi matin, le résultat de l’entrevue. Elle est négative. « Le préfet a dit qu’il s’en tenait à la loi », explique le délégué. « Il faut s’engager de façon encore plus offensive dans le mouvement. Les sans-papiers sont sous la protection de la CGT de la région jusqu’à leur régularisation », poursuit-il.

« La direction connaissait » notre situation

Les ennuis ont commencé pour ces derniers à la fin de l’année 2004, lorsque le groupe anglais Sunlight a racheté l’entreprise de blanchisserie industrielle basée à Chilly Mazarin, dans la banlieue sud de Paris. Le 13 décembre, un contrôle de police y est organisé, sur dénonciation anonyme, mais les délégués CGT de l’entreprise le font échouer. Sunlight fait savoir à la préfecture sa disponibilité à poursuivre le contrat des sans-papiers, s’ils obtiennent un titre de séjour. La préfecture collabore en faxant la liste des employés irréguliers de l’usine. L’Union syndicale CGT de Massy monte les dossiers de régularisation, est invitée à faire le point sur la situation en février 2006, puis plus rien.

A la fin du mois de septembre dernier, Modeluxe annonce son intention de licencier les sans-papiers restant pour « presentation de faux documents » lors de l’embauche. Ils sont alors 22 salariés irréguliers, sur la quarantaine recensés en 2004 et qui composaient plus du quart de l’effectif de l’entreprise. Carl, qui témoigne sous le sceau de l’anonymat, assure que la direction « connaissait [sa] situation ». Et qu’elle lui a sciemment demandé de présenter des documents administratifs, feuilles d’impôts ou quittances EDF, lors de son embauche, plutôt que des papiers d’identité.

« Si tu ne le fais pas, c’est la porte »

Depuis la fin de l’année 2004, au moins, Modeluxe et la préfecture ont laissé les employés travailler en connaissant leur situation et en les laissant espérer. Raymond Chauveau, le responsable de la CGT de Massy, n’avait pas mis l’affaire sur la place publique afin de ne pas gêner son règlement. Mais aujourd’hui, il estime que les employés sont sous la menace d’une triple peine : celle d’être licenciés, expulsés et d’avoir été exploités. Evoquant les conditions de travail des salariés en situation irrégulière, Carl explique qu’ils « ont été regroupés dans une « soi-disant » équipe d’après-midi. Nous travaillions de 14h30 à 20h30, en semaine, et le samedi de 7h à 13h30, selon le contrat. Mais en réalité, nous étions obligés de faire des heures supplémentaires jusqu’à 18 heures. « Si tu ne le fais pas, c’est la porte », ils nous le disaient comme ça », assure-t-il.

Début octobre, la quasi-totalité des employés de Modeluxe se sont solidarisés de leurs collègues sans-papiers durant une grève de huit jours. Parmi les 22 sans papiers, quatre ont été régularisés au début du mois d’octobre selon des critères qui échappent encore à Raymond Chauveau. « Lorsque nous avons demandé aux autorités sur quelle base ils l’ont été, ils bafouillaient. Aujourd’hui, ils ont osé nous demander de trouver des frères, des cousins ou autres qui seraient français auprès des familles des sans-papiers. Depuis quand est-ce un critère de régularisation ? » De plus, l’un des 18 employé en situation irrégulière a un frère français et il n’a pas été régularisé, abonde un militant. Modeluxe était injoignable mardi après-midi. L’entreprise ne répond pas aux sollicitations de la presse depuis le début de l’affaire.