Les Blancs en Afrique: tout un cinéma !

Frédéric Chignac

Au moment où quatorze anciennes colonies françaises d’Afrique fêtent le cinquantenaire de leur indépendance, Frédéric Chignac leur rappelle qu’il n’y a pas de quoi se réjouir. Le néocolonialisme a profité du terreau de la pauvreté pour s’installer. Son premier film Le Temps de la kermesse est terminé, en salles ce mercredi, est un sombre constat et le réalisateur français en profite pour mettre ses compatriotes face à leurs comportements prédateurs.

Frédéric ChignacComme beaucoup de Blancs, Alex, le personnage principal du Temps de la kermesse est terminé se sent en terrain conquis en Afrique. Sa voiture tombée en panne dans le village de Koupala, en plein désert, n’arrange pas les choses. Tous les moyens sont bons pour échapper à cette armée d’Africains qui voient, pour la plupart, en lui le moyen de se sortir de la pauvreté. Le propos est acerbe, volontairement choquant pour dénoncer des rapports viciés entre les plus pauvres et les plus riches, mais surtout les Blancs et les Noirs et dont les seconds sont souvent les grands perdants. Le Temps de la kermesse est terminé devrait être édifiant pour certains, les autres se contenteront d’apprécier de voir sur grand écran leur quotidien ou celui de leurs compatriotes.

Afrik.com : Réalisateur de documentaires et de courts, Le Temps de la kermesse est terminé est votre premier long métrage. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous lancer dans l’aventure ?

Frédéric Chignac :
Ça fait longtemps que je voulais passer à la fiction mais j’attendais d’avoir une histoire intéressante à raconter. Et puis on m’a parlé de ce Blanc en panne de voiture dans un petit village du désert. Cela m’a renvoyé à une image que l’on retrouve dans les manuels scolaires, celle de Sisyphe. Dans le film, ces jeunes Noirs que recrute le personnage principal, Alex, pour pousser sa voiture sont forcés de vivre une histoire qui n’est pas la leur. La situation de ce Blanc et ses relations avec ce village est une parabole des relations Nord-Sud.

Afrik.com : Comment passe-t-on du documentaire à la fiction ?

Frédéric Chignac :
Dans un documentaire ou dans une fiction, on raconte toujours une histoire. A la différence près que dans le premier, les acteurs sont ceux de leur propre histoire. Dans l’un ou dans l’autre, je ne peux raconter une histoire que quand j’en ressens la nécessité et qu’elle m’inspire de la curiosité. Autrement, comment pourrait-elle en inspirer au spectateur ?

Afrik.com : Comment le Blanc que vous êtes se vit quand il est en Afrique ?

Frédéric Chignac :
Je me sens moyennement bien. J’aime l’Afrique noire et je suis un peu mal à l’aise de pouvoir faire ces allers-retours alors que je croise des gens qui n’ont pas la même liberté que moi et qui me demandent si je n’ai pas un plan pour les emmener avec moi. Et je ne peux rien faire, c’est dérangeant. J’ai voulu faire un film qui le soit tout autant. Que ferait le spectateur à la place d’Alex ? Il pourrait se reconnaître en lui, ce qui peut être douloureux, soit refuser de s’identifier au camp auquel il appartient, celui du Nord.

Afrik.com : De la culpabilité certes, mais jamais d’auto-flagellation dans votre propos ?

Frédéric Chignac :
Ce serait trop facile. Je m’auto-flagelle pendant trente minutes et je repars avec ma bonne conscience. Je ne me pose pas en tant que spécialiste des relations Nord-Sud ou Blanc – Noir. Je ne propose que la perception que j’en ai. Il est toujours complexe de traiter des thèmes comme le racisme. J’ai tenté de le faire sans manichéisme. Il n’y a pas que des bourreaux et des victimes, chaque personnage est confronté à ses propres contradictions. Pour ce qui est de la culpabilité, la balance penche bien évidemment plus d’un côté que de l’autre. C’est délicat d’adopter un point de vue à la fois radical et sincère. Le seul point de vue qui est mis en valeur est celui d’Alex. Les dialogues en langue locale ne sont pas sous-titrés. Quand vous montrez ça à des Blancs, l’échelle d’évaluation est large : les gens comprennent ou sont choqués. Le film est un constat du post-colonialisme. Le drapeau français ne flotte plus dans ces pays, mais c’est une fausse indépendance. Ce que je décris n’est pas très original et est une évidence, surtout pour les Africains, comme vous. Et je m’en réjouis dans la mesure où cela prouve que mon propos correspond à une réalité. Mais, c’est une évidence qu’il a été difficile de montrer ici. C’est difficile de produire une fiction qui ne fait pas dans le registre commercial et de convaincre les décideurs du cinéma.

Afrik.com : Le cynisme avéré de l’humoriste Stéphane Guillon convient très bien à ce personnage suffisant, paternaliste et raciste qu’est Alex. Vous y aviez pensé en lui proposant le rôle ?

Frédéric Chignac :
J’avais d’abord envisagé de travailler avec Benoît Poelvoorde, mais il est tombé malade. Ce qui est certain, c’est que je voulais un humoriste afin qu’il confère le cynisme et l’humour nécessaires au personnage d’Alex. Stéphane Guillon est peut-être encore plus venimeux que Poelvoorde.

Afrik.com : Dans un autre registre et face à Alex, il y a Martina, alias Aïssa Maïga. La jeune femme est le cadeau du village à Alex. Sa position est assez délicate. Moins que les mots, son corps rend merveilleusement compte de ce mélange de défiance et de soumission qui l’habite…

Frédéric Chignac :
Si ce Blanc n’était pas tombé en panne dans le village, peut-être qu’il n’aurait pas eu l’idée de la jeter dans ses jambes au sens propre comme au sens figuré. C’est la situation qui la pousse vers Alex. Toute l’ambigüité de son personnage se situe dans la manière dont elle envisage son avenir. Tout est dans son regard et ses attitudes. Aïssa Maïga est une excellente actrice. Pendant les essais, cela m’a paru évident que c’était elle Martina.

Afrik.com : Alex peut penser qu’il a la situation en main. Mais le lieutenant Bado est l’une des figures de la résistance locale dans un univers où le Français pense que tout lui est dû…

Frédéric Chignac :
Il n’y a pas d’ambiguïté. Les Africains et nous avons une longue histoire commune. Même si certains rêvent de passer de l’autre côté, ils savent qui ils sont. Les personnages africains ne se soumettent que quand ils sont obligés. Chacun des protagonistes de cette intrigue a ses propres contradictions, mais personne n’est dupe.

Afrik.com : La solidarité n’est pas de mise entre les rares Occidentaux qui s’arrêtent à Koupala. Le personnage de Philippe Nahon n’est pas très tendre avec Alex. Comment pourrait-on le situer dans cette « communauté blanche » ?

Frédéric Chignac :
C’est un Européen qui a plus de sagesse que le Blanc de base qu’est Alex. Ce sont bien évidemment deux prédateurs, mais ce vieux routard a développé un rapport plus équilibré avec l’Afrique.

Le Temps de la kermesse est terminé de Frédéric Chignac

Avec Stéphane Guillon, Aïssa Maïga, Eriq Ebouaney

Durée : 1h40 mn