Le quotidien des chômeurs aux HLM de Dakar

Aux HLM, un quartier de Dakar, le chômage dicte sa loi. De nombreux jeunes passent leurs journées à scruter un avenir incertain. Pourtant, le président sénégalais Abdoulaye Wade a toujours clamé son aptitude à trouver rapidement des emplois pour les jeunes. Les différentes organismes créées à cet effet peinent à trouver des solutions. Aux HLM les jeunes n’y croient plus. Plongée dans l’univers de jeunes frustrés.

Il est quatorze heures. Nous marchons dans une rue animée d’HLM-1, l’un des quartiers populaires de Dakar. Malgré un soleil de plomb, des vendeuses ont établi leurs étals à même le trottoir. Un groupe de mécaniciens poussent une voiture pour la faire démarrer. Devant la porte d’une maison qui borde la route, nous retrouvons un groupe d’une dizaine de jeunes à qui nous avons donné rendez-vous. Ils discutent en buvant le thé. Ils sont tous au chômage. Leur quotidien rime ici avec le thé, les « trois normaux » comme ils l’appellent, et d’interminables discussions portant sur la politique, les matchs de football ou les combats de lutte traditionnelle. L’ambiance est chahuteuse et la discussion porte, comme souvent, sur le chômage endémique et l’incapacité des autorités à juguler le phénomène. HLM-1 a la particularité de concentrer de nombreux jeunes diplômés-chômeurs. En effet, de nombreux fonctionnaires, aujourd’hui à la retraite, y habitent. Et leurs enfants ont, en général, eu les moyens de faire des études de qualité.

Titulaire d’un diplôme de 3eme cycle en géographie, Abdoulaye N., la trentaine dépassée, est au chômage depuis plusieurs années. Cette situation l’oblige à rester célibataire et à vivre à la charge de ses parents retraités de la fonction publique. Pourtant, il ne ménage pas ses efforts pour trouver un emploi. D’incessantes visites à l’OFEJBAN (Office pour l’Emploi des Jeunes de la Banlieue), « un organe propagande qui ne fait rien de concret contre le chômage», dit-il, désabusé. D’innombrables lettres de candidature, non couronnées de succès. Amer, Abdoulaye ? On le serait à moins.

Si le Sénégal a enregistré de bonnes performances économiques ces dernières années, cela n’a pas généré suffisamment d’emplois. Le marché du travail y est particulièrement étroit, avec un taux de chômage de 38%. Le secteur formel, avec environ 1000 entreprises, couvre environ 200.000 emplois. Le secteur informel, quant à lui, regroupe 70% des travailleurs. Selon un rapport de la Commission Economique des Nations-Unies pour l’Afrique consacré à l’emploi des jeunes, 56% des demandeurs d’emploi au Sénégal sont dans la tranche d’âge de 15 à 35 ans.

Le président sénégalais avait pourtant fait de l’emploi des jeunes sa priorité. Mais, après 10 ans de pouvoir, les résultats se font encore attendre. Depuis la libéralisation économique voulue par Abdoulaye Wade et la privatisation tout azimut de la majorité des activités de production, l’Etat n’est plus le premier pourvoyeur d’emplois du pays.

Barça ou Barzak

Quelles sont donc les solutions ? La première qui vient à l’esprit des jeunes chômeurs, c’est l’émigration, en particulier vers l’Europe. Mais, depuis que les Européens surveillent étroitement les côtes sénégalaises avec leur dispositif naval, le Frontex, l’émigration par voie de mer est de plus en plus difficile. Le spectacle récurrent de rescapés, sauvés in extremis par des gardes-côtes espagnols, se fait heureusement plus rare. Mais, que de veuves éplorées, que de familles endeuillées. Une expression sénégalaise est d’ailleurs très en vogue chez les jeunes candidats à l’émigration : « Barça ou Barzak », qu’on pourrait traduire par « l’Europe (Barcelone) ou la mort ». D’autres continuent, malgré tout, à tenter leur chance vers d’autres destinations moins surveillées : le reste de l’Afrique subsaharienne, les pays du Golfe, l’Asie du sud-ouest ou l’Amérique latine.

Les autres chômeurs qui ne réussissent pas à partir, doivent se résoudre à rester au pays. Mais pour quoi faire ? La politique de l’Etat pour l’emploi bute sur le nombre élevé de diplômés qui sortent de l’université et des écoles de formation. Ces dernières poussent comme des champignons, sans se faire déclarer auprès des autorités compétentes, et il y en a près de deux mille à Dakar, nous apprend une autorité du Ministère de l’Enseignement Supérieur. La très faible transformation structurelle de l’économie, l’inadéquation entre le système éducatif et les besoins du marché de travail, sont les deux autres freins à l’emploi des jeunes.

Cheikh D., après des études d’informatique, cherche un emploi stable depuis près de deux ans. « Des stages, rien que des stages. Les patrons nous exploitent sans nous recruter», nous dit-il.

Selon Mama S., cheveux en «dreadlocks», ancien étudiant en Droit, « pour avoir un emploi au Sénégal, il faut faire de la politique ou militer pour la Génération du Concret (courant politique crée par Karim Wade, le fils du président)». Il fulmine, « je connais de nombreux jeunes, partis de rien, qui se sont enrichis en un rien de temps ». Les jeunes qui trouvent du travail, et qui s’enrichissent sans efforts, grâce à leurs accointances avec des cercles politiques proches du pouvoir en place, irritent beaucoup ces chômeurs.

Après un dernier verre de thé, nous prenons congés. Dans les quartiers populaires de Dakar, avoir un emploi stable reste manifestement l’exception. Les jeunes chômeurs, frustrés et amers, attendent, sans se faire d’illusions, d’hypothétiques emplois. Tout cela rend le climat social très pesant, et la moindre étincelle peut, à n’importe quel moment, embraser la situation.