Le quatrième forum de l’Agoa se tient à Dakar

Le quatrième forum de l’African Growth and Opportunity Act, auquel le secrétaire d’Etat américain, Condoleezza Rice prend part, a débuté ce lundi à Dakar, la capitale sénégalaise. Représentants des gouvernements, opérateurs économiques mais surtout acteurs de la société civile originaires des 37 pays africains éligibles à l’Agoa et des Etats-Unis se penchent, encore une fois, sur les voies et moyens de faire profiter davantage le continent de ce débouché commercial vers l’Oncle Sam. Fred O. Oladeinde, président de la Fondation pour la Démocratie, co-organisateur de ce forum, situe les enjeux de cette rencontre pour la société civile.

La Fondation pour la démocratie en Afrique est l’organisateur du Forum de la société civile de l’African Growth and Opportunity Act qui est l’un des trois volets du Forum de l’Agoa. Ce denier est, par ailleurs, constitué d’une conférence ministérielle et d’une réunion du secteur privé. Accueilli cette année par le gouvernement du Sénégal, ce forum est un véritable lieu de réflexion où cette loi américaine, qui promeut les relations commerciales entre les Etats-Unis et l’Afrique, est appelée à se ressourcer. Notamment au profit du continent africain, qui, selon Fred O. Oladeinde, président de l’organisation non gouvernementale basée à Washington, doit plus que jamais par le biais de sa société civile profiter de l’opportunité économique que représente cette loi. C’est la raison pour laquelle sont réunis, du 18 au 20 juillet, à Dakar, près de 250 organisations de la société civile des 37 pays africains éligibles à l’Agoa et des Etats-Unis opérant, entre autres, dans le secteur de la microfinance, de la démocratie, de la défense des droits des femmes, de la lutte pour les droits de l’Homme. Et pour cause, en près de cinq ans, les relations commerciales entre les Etats-Unis et ces pays ont progressé de plus de 50% et constituent plus de la moitié des importations américaines en provenance d’Afrique subsaharienne. Mais malheureusement pas toujours à l’avantage des économies africaines. Les explications du président de la Fondation pour la démocratie en Afrique.

Afrik.com : Quel est l’objet du Forum de la société civile qui se tient dans le cadre du Forum de l’Agoa forum ?

Fred O. Oladeinde :
Il s’agit d’amener les organisations de la société civile des 37 pays éligibles à l’African Growth and Opportunity Act à devenir de véritables partenaires de leurs gouvernements et des acteurs du secteur privé en travaillant en étroite collaboration avec ces derniers. Ceci afin que leurs pays profitent réellement des opportunités commerciales qu’induisent l’Agoa. En vue notamment de lutter contre la pauvreté, le chômage, plus particulièrement celui des jeunes, qui est très important, et de développer leurs économies en encourageant notamment les populations à investir localement. Nous espérons que ce forum rassemblera le maximum d’acteurs de la société civile afin que nous puissions ensemble trouver les voies et moyens pour parvenir à une liberté économique dans les pays africains en tirant avantage des progrès réalisés dans le domaine de la démocratie.

Afrik.com : Dans quel cadre s’inscrit cette rencontre ?

Fred O. Oladeinde :
Le loi qui établit l’Agoa exige du Président des Etats-Unis qu’il mette en place un forum pour s’assurer qu’il y ait un dialogue entre les acteurs du secteur privé américain et leurs collègues africains, le gouvernement américain, représenté notamment par Mme Condoleezza Rice (secrétaire d’Etat américain, ndlr), et ses homologues africains ainsi que les acteurs des sociétés civiles américaine et africaine. Le forum se tient donc chaque année et tous doivent y prendre part et faire des recommandations quant à la manière dont les relations économiques entre les Etats-Unis et le continent africain peuvent être améliorées. Les conclusions de ce forum seront présentées par le Président au Congrès américain.

Afrik.com : Pourquoi selon vous les pays africains n’ont-ils pas pu suffisamment tirer profit, du moins jusqu’ici, de cette loi américaine ?

Fred O. Oladeinde :
Plusieurs raisons peuvent être évoquées. Mais la plus importante est liée au fait que ce sont les gouvernements qui sont les plus au fait des questions relatives à l’Agoa et que toute l’information disponible se trouve à leur niveau. C’est pourquoi notre propos est d’intéresser la société civile à ces questions. Afin qu’elle puisse collaborer avec les gouvernements et le secteur privé pour s’assurer que les lois et les politiques qui doivent être mises en place le soient. Elle doit également veiller à ce que les citoyens comprennent et soient prêts à faire les concessions nécessaires dans le but de tirer avantage de cette véritable opportunité économique.

Afrik.com : Dans ce contexte, quelle peut-être concrètement la contribution de la société civile ?

Fred O. Oladeinde :
La société civile, comme vous le savez, fournit de l’information. Par ailleurs, elle est au plus près des populations et peut donc travailler avec elles. Tout particulièrement avec les personnes qui opèrent dans le secteur informel en vue de les aider à se structurer. Nous entendons souvent dire que les pays en voie de développement, notamment les pays africains, sont très pauvres. Cette situation tient du fait qu’un large pan de l’activité économique est informel, sa contribution n’est donc pas mesurable. Dans ce contexte, la société civile peut, encore une fois, collaborer avec les gouvernants et les opérateurs économiques pour que ces activités informelles puissent s’insérer dans un cadre formel qui leur permet de profiter des opportunités existantes, à même de créer des emplois et de développer les exportations. C’est un rôle majeur que la société civile peut jouer. Il est de notoriété publique que les progrès, que connaît en matière de démocratie l’ensemble des pays africains, sont le fait d’organisations non gouvernementales. Nous devons donc les recruter, du moins certaines d’entre elles, afin qu’elles s’intéressent davantage à l’activité économique, les domaines où se créent les emplois et qu’elles soient, in fine, aussi informées sur les questions économiques qu’elles le sont sur les sujets politiques. Ainsi, ces organisations pourront développer une expertise grâce à laquelle elles pourront aider les gouvernements à accomplir leurs missions. Le seul moyen pour les pays africains de prendre davantage part au commerce international est de développer les relations entre les gouvernements, les opérateurs privés et la société civile.

Afrik.com : Qu’est-ce qui prouve que les pays africains n’ont pas réellement profité de l’Agoa ?

Fred O. Oladeinde :
Dans le cadre de l’Agoa, les produits textiles importés des pays africains éligibles étaient exemptés de taxes douanières et n’étaient soumis à aucun quota. Seulement, nous avons constaté que très peu de pays africains avaient pu profiter pleinement de ces conditions préférentielles. En revanche, la Chine, l’Inde ou encore le Bangladesh ont largement profité des avantages qui auraient du revenir aux pays africains en installant des usines dans les pays concernés.

Afrik.com : Avez-vous une estimation de ce que les pays africains ont perdu au profit de la Chine, par exemple ?

Fred O. Oladeinde :
Nous attendons les derniers chiffres mais nous savons qu’il y a une baisse des commandes à la fin de l’année dernière. Par ailleurs, des usines ont été fermées au Lesotho, au Swaziland ou encore au Kenya. Et si les usines ferment, c’est qu’il n’y a plus de débouchés notamment à l’export. Ce qui signifie que ces pays sont devenus moins compétitifs qu’auparavant. Une situation qui s’explique tout simplement par le fait que les entreprises qui exportaient dans le cadre de l’Agoa n’ont plus besoin de leurs bases africaines. C’est le cas de la Chine, qui à la faveur de l’expiration des accords multifibres, peut exporter directement vers les Etats-Unis. Le seul avantage comparatif dont nous disposons par rapport aux Chinois, aux Indiens et aux Bangladeshi, depuis la fin des quotas au 1er janvier 2005, est le fait d’être exemptés des taxes douanières dont eux doivent s’acquitter.

Afrik.com : La menace chinoise, pour ne citer que celle-là, est donc définitivement anéantie …

Fred O. Oladeinde :
La dérogation pour l’importation de matières premières textiles (The third country fabric provision, ndlr), qui expire en 2008, stipule que les pays africains peuvent exporter vers les Etats-Unis des produits textiles dont les intrants n’ont pas été nécessairement fabriqués sur le continent. Notre préoccupation est que sur les 1,5 milliard de dollars de produits textiles qui arrivent aux Etats-Unis dans le cadre de l’Agoa, très peu proviennent en réalité des pays africains. Ils y sont juste assemblés notamment par des entreprises chinoises. Ce qui signifie que la contribution des pays africains dans le processus de production est minime et que le niveau d’activité, d’emploi et donc de recettes fiscales induite est faible. Cette conférence nous permettra de nous appesantir sur ces points et nous allons réfléchir à la manière dont une intégration verticale peut-être mise en place. De même, nombreux sont ceux qui pensent que l’agriculture peut également contribuer ce que les pays africains profitent davantage de l’Agoa. A condition pour eux de ne pas exporter des matières premières mais des produits à valeur ajoutée.

Afrik.com : En définitive, très peu de pays africains ont réellement profité depuis ses dernières années de l’Agoa…

Fred O. Oladeinde :
L’Afrique du Sud est l’un des rares à avoir su tirer profit de cette loi en exportant, par exemple, de la technologie vers les Etats-Unis. Contrairement à beaucoup d’autres, qui n’ont fait que vendre du pétrole brut aux Etats-Unis alors que l’exploration induit moins de valeur ajoutée que le raffinage. Encore une fois, les pays africains ont exporté des emplois qui auraient pu servir à nourrir leur croissance et leur démocratie.

Afrik.com : Il ne reste donc plus que trois ans pour profiter encore de l’Agoa. C’est un peu court…

Fred O. Oladeinde :
En effet ! Mais nous restons optimistes : nous espérons trouver des solutions. Et c’est tout le propos du réseau de la société civile de l’Agoa que nous avons mis en place. Nous pensons que cette organisation pourra offrir les compétences et outils nécessaires pour encourager les organisations de la société civile dans leur action et les aider à appréhender sérieusement les questions relatives au commerce. Trois ans, c’est court. Mais il est possible d’impulser une dynamique qui sera, plus tard, génératrice d’emplois et de recettes fiscales susceptibles de financer les démocraties africaines.

Afrik.com : Conscient de tous ces problèmes, qu’avez-vous fait lors des précédents forums ?

Fred O. Oladeinde :
Lors de nos précédentes rencontres, nous n’avons cessé d’attirer l’attention de tout un chacun sur la situation. Ceci doit en définitive être un processus intégré où les gouvernements acceptent de considérer les acteurs de la société civile comme de véritables partenaires, notamment dans des domaines où ils n’ont pas nécessairement les compétences requises. Ils doivent les considérer comme partie prenante de la solution, non comme le problème, et avoir envie de les écouter. Les gouvernements africains continuent de donner peu de crédit à leur société civile, ils préfèrent dépendre des expertises qui viennent de l’extérieur et qui leur indiquent ce qui est bien pour eux. Ce qui fait la puissance des pays riches comme la France, les Etats-Unis et bien d’autres, c’est aussi leur société civile qui s’assure que les gouvernements tiennent leurs engagements. Les gouvernants et les opérateurs économiques africains doivent le comprendre. La connaissance, c’est le pouvoir. Nous espérons mettre à disposition, à travers ce forum, ce savoir qui fera évoluer les attitudes.

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