
Le PASTEF, Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité, est passé en 2024 du statut de parti d’opposition radicale à celui de parti au pouvoir. Cette bascule aurait dû clore l’ambiguïté : un parti au pouvoir gouverne, l’opposition critique. Or depuis l’élection de Bassirou Diomaye Faye et la nomination d’Ousmane Sonko à la primature, le PASTEF donne l’impression d’occuper les deux positions en même temps. Une originalité institutionnelle historique qui mérite analyse…
Analyse par Maître ANDJEMIAN SERGE-ÉRIC KHADJAUD, Avocat au barreau de Côte d’Ivoire
Ce paradoxe s’explique à la fois par la structure du pouvoir au sein du parti, par les tensions entre gestion d’État et fidélité au discours de rupture, et par la stratégie de Ousmane Sonko qui maintient une posture de « gardien de la révolution » même hors du gouvernement.
Le PASTEF au pouvoir : l’exercice du réel
Depuis la victoire de 2024, le PASTEF gère l’État avec ses contraintes : dette publique colossale héritée du régime précédent, grogne sociale, contexte international instable. Le président Diomaye Faye adopte une ligne plus modérée, insistant sur l’indépendance de la justice et la cohésion nationale.
À ce niveau, le PASTEF agit comme tout parti au pouvoir : il nomme, gère le budget, négocie avec les partenaires internationaux, et doit rendre des comptes. Mais cette gestion est rapidement perçue comme un reniement par une partie de la base. Les critiques dénoncent l’« amateurisme », l’incapacité à baisser les prix du carburant, et des pratiques anciennes qui perdurent. Le gouvernement est aussi accusé d’avoir mal géré les attentes populaires, entraînant paupérisation et désarroi dans certains secteurs.
Le PASTEF dans l’opposition : la posture de Sonko
Le basculement se produit quand Ousmane Sonko est limogé de la primature le 22 mai 2025 et élu président de l’Assemblée nationale. Privé du pouvoir exécutif, il adopte un discours de rupture plus radical. Il accuse le président d’« absence d’autorité » et appelle les militants à retrouver « l’élan politique des années d’opposition ».
Sonko se présente comme le gardien de l’orthodoxie du projet PASTEF, face à un président jugé trop modéré. Il critique publiquement les « fonds politiques » non transparents et réclame l’achèvement de la rupture promise. Cette posture le replace objectivement dans un rôle d’opposition interne au pouvoir qu’il a contribué à installer.
Les raisons de cette double posture
La dualité Faye-Sonko : Le slogan « Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye » a fonctionné en campagne. Au pouvoir, les rôles divergent : Faye se pose en garant de la cohésion nationale, Sonko en tribun révolutionnaire. Le parti se retrouve tiraillé entre deux lignes.
La difficulté de gouverner après l’opposition : Le passage du discours de dénonciation à la gestion concrète révèle les limites. L’opposition dénonçait les promesses sans lendemain du régime précédent, mais se retrouve confrontée aux mêmes contraintes budgétaires et sociales.
La stratégie politique : Maintenir une aile radicale permet au PASTEF de ne pas perdre sa base militante. Sonko, en critiquant de l’intérieur, conserve la légitimité de la rupture tout en laissant à Faye la gestion institutionnelle. Cela lui permet aussi de préparer 2029.
Les conséquences pour le Sénégal
Cette situation crée une instabilité politique. L’opposition traditionnelle s’organise en Front pour la Défense de la Démocratie et de la République et accuse le PASTEF de trahison envers ses idéaux. À l’intérieur même du parti, les « martyrs de la première heure » se sentent abandonnés.
Le risque est une fragmentation du projet PASTEF : d’un côté un pouvoir perçu comme trop prudent, de l’autre une opposition interne qui recycle le discours d’avant 2024. Pour les citoyens, cela alimente la désillusion et le sentiment que rien ne change fondamentalement.
En conclusion, le PASTEF illustre la difficulté des partis de rupture à passer de l’opposition au gouvernement. En voulant garder le feu militant tout en exerçant le pouvoir, il se retrouve à la fois au pouvoir et dans l’opposition. Cette double posture peut être une stratégie de contrôle politique, mais elle expose le parti au reproche de contradiction et au risque d’implosion. L’enjeu pour le Sénégal est de savoir si cette tension produira un rééquilibrage démocratique ou une crise de confiance durable.
Analyse par Maître ANDJEMIAN SERGE-ÉRIC KHADJAUD
Avocat au barreau de Côte d’Ivoire



