Sénégal : la fin du couple Sonko-Diomaye sur fond de loi anti-homosexualité


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Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko
Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko

Vendredi 22 mai, quelques heures après une dernière charge virulente contre l’homosexualité à l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko a été limogé par Bassirou Diomaye Faye. Le télescopage entre le discours et le décret jette une lumière crue sur deux ans de pouvoir bicéphale, et sur un combat identitaire devenu, à la fin, un piège.

Le Sénégal vient de tourner une page politique majeure. Par un décret signé le 22 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions d’Ousmane Sonko et dissous le gouvernement. La décision intervient après des mois de tensions entre le président élu en mars 2024 et celui qui fut son mentor, son allié, puis son chef du gouvernement.C’est la fin brutale d’un couple qui avait incarné l’espoir d’une alternance radicale après les années Macky Sall.

Quelques heures plus tôt, Sonko était à la tribune de l’Assemblée nationale. Il y livrait l’une de ses charges les plus virulentes contre l’homosexualité, accusant l’Occident de vouloir « l’imposer au reste du monde » et balayant les appels à suspendre la loi promulguée fin mars. Ce texte porte les peines de prison à cinq-dix ans, avec des sanctions visant aussi la « promotion » et le financement de l’homosexualité. Sa dernière grande bataille publique, avant l’éviction, n’aura porté ni sur la dette, ni sur les contrats miniers, ni sur la souveraineté énergétique. Elle aura porté sur l’homosexualité, au moment même où le pouvoir se fissurait.

Une croisade méthodique pour verrouiller le terrain conservateur

La fixation ne date pas du limogeage. Dès mars 2023, alors qu’il est encore dans l’opposition, Sonko promet qu’un durcissement de la répression de l’homosexualité figurera parmi les premières lois votées sous son régime. En mai 2024, lors de son premier grand discours public à l’université Cheikh-Anta-Diop, aux côtés de Jean-Luc Mélenchon, il avertit que « la question LGBTQ risque d’être le prochain casus belli entre le monde occidental et le reste du globe ». En février 2026, devant les députés, il revendique la paternité du projet de loi. Parmi tous les chantiers ouverts, c’est ce texte qu’il a tenu à porter en premier. En politique, les priorités se mesurent aussi au temps qu’on leur consacre.

Dans un pays à plus de 95 % musulman, où les confréries soufies pèsent lourd dans les consensus moraux, la dénonciation de l’homosexualité verrouille le flanc conservateur. Elle évite à Sonko d’être débordé par sa droite religieuse, soude une partie de la base pastéfiste et offre une ligne de fracture immédiatement mobilisatrice sans rentrer dans les schémas politique de l’AES. Le peuple contre l’Occident, la souveraineté contre l’ingérence, les valeurs locales contre des droits présentés comme importés.

Le paradoxe colonial

Pourtant, l’argument selon lequel l’homosexualité serait une importation occidentale ne résiste pas à l’histoire. Les sexualités minoritaires, les identités de genre non conformes et des figures sociales comme le góor-jigéen appartiennent à l’histoire sénégalaise, même si elles ont été diversement tolérées, marginalisées ou stigmatisées selon les périodes.

Ce que la colonisation européenne a massivement exporté, ce n’est pas l’homosexualité : c’est sa répression pénale moderne. L’article 319 alinéa 3 du Code pénal sénégalais, qui réprime les « actes contre nature », n’est pas un simple copier-coller d’un texte colonial. Il a été intégré au droit sénégalais après l’indépendance. Mais il s’inscrit dans une histoire juridique et morale profondément marquée par l’ordre colonial européen, par ses catégories pénales et par sa volonté de classer les sexualités.

Au nom de la décolonisation morale, Sonko défend ainsi un interdit qui porte lui-même l’empreinte de l’ordre colonial. Ce qui vient d’Europe, ce n’est pas l’homosexualité mais l’idée que l’État doit surveiller, nommer, punir et emprisonner des individus en raison de leurs pratiques intimes.

L’ombre Sweet Beauty

Il y a, dans la véhémence de Sonko, quelque chose qui ne se réduit pas à la seule stratégie électorale. En février 2021, alors qu’il est l’opposant le plus dangereux pour le pouvoir de Macky Sall, il est accusé de viols et de menaces de mort par Adji Sarr, employée du salon de massage Sweet Beauty à Dakar. L’affaire le poursuit durant trois ans. Acquitté du viol par contumace en juin 2023, il est reconnu coupable de « corruption de la jeunesse » et condamné à deux ans de prison, avant que cette condamnation ne soit effacée par l’amnistie qui précède son arrivée au pouvoir.

La crise ouverte par ce dossier a accompagné plusieurs vagues de manifestations meurtrières, fracturé la société sénégalaise et laissé une trace durable dans la trajectoire du chef du Pastef.

Dans le langage politique sénégalais, mettre en doute la masculinité d’un dirigeant reste l’une des armes les plus destructrices. L’affaire Sweet Beauty a exposé Sonko sur le terrain de l’intime et de l’honneur masculin. Depuis, sa surenchère anti-homosexualité peut aussi se lire comme une stratégie d’immunisation politique qui lui permet de se poser en garant absolu de la morale musulmane et de la virilité nationale, afin de rendre toute attaque personnelle plus difficile. Cette lecture n’épuise pas le sujet, mais elle éclaire la violence particulière de son discours.

L’écran d’une crise de pouvoir

Le limogeage donne à ce paradoxe une dimension nouvelle. Le conflit entre Sonko et Faye ne s’est pas noué sur les seules questions sociétales. Il s’est nourri de divergences sur la conduite économique, sur la relation avec le FMI et sur la gestion d’une crise de la dette devenue explosive après les révélations sur les chiffres hérités du régime Macky Sall.

Vendredi à l’Assemblée, Sonko avait contesté la gestion des fonds politiques par la présidence et revendiqué la posture d’un Premier ministre « qui prend des décisions sans permission ». Dans ce paysage, la surenchère anti-LGBT fonctionne aussi comme un écran avec un terrain d’affrontement plus confortable que les arbitrages budgétaires ou les compromis avec les bailleurs. Elle permet de continuer à parler de rupture quand la rupture économique se heurte au réel.

Un coût humain qui s’alourditet le piège se referme

Depuis le durcissement du discours répressif, les arrestations se multiplient. Des chanteurs, influenceurs, animateurs interpellés pour homosexualité présumée, certains accusés au passage de transmission volontaire du VIH. Le texte voté en mars vise explicitement la « promotion » et le « financement » de l’homosexualité. Ainsi, les associations de défense des droits humains, organisations de lutte contre le sida, militants identifiés se savent désormais dans la ligne de mire.

Les acteurs de terrain alertent sur un effet de panique qui fragilise des années de politique de santé publique. Plus les personnes concernées se cachent, plus elles renoncent au dépistage, aux soins, aux associations et aux dispositifs de prévention. Une loi présentée comme une défense des valeurs peut ainsi affaiblir des politiques sanitaires essentielles.

Le départ de Sonko ne règle rien. Faye a lui-même promulgué la loi. Le Pastef reste une force majeure. Les ressorts religieux et conservateurs mobilisés par l’ancien Premier ministre ne disparaîtront pas avec son limogeage. Mais sa chute montre les limites d’une politique fondée sur la tension permanente.

Ousmane Sonko voulait incarner une souveraineté totale. Il quitte la primature avec l’image d’un dirigeant prisonnier de ses propres marqueurs. En faisant de l’homosexualité l’un des symboles de son combat anti-occidental, il s’est enfermé dans un piège car reculer aurait été céder à l’adversaire qu’il avait lui-même fabriqué.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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