Le double jeu de la République islamique d’Iran en Afrique

Bernard Hourcade

Les relations entre l’Iran et le Sénégal s’apaisent. Dakar a autorisé le retour de son ambassadeur à Téhéran, que le pays avait rappelé après la découverte d’une cargaison d’armes en provenance d’Iran et à destination de Gambie. Le 20 décembre dernier, près de 130 kg d’héroïne en provenance d’Iran ont été saisis au Nigeria. Des évènements qui contredisent les ambitions affichées par l’Iran sur le continent africain, selon Bernard Hourcade, chercheur au CNRS.

Bernard HourcadeAprès une médiation de la Turquie, Dakar a décidé d’autoriser le retour en Iran de l’ambassadeur du Sénégal à Téhéran, ont annoncé vendredi les autorités sénégalaises. Dakar avait rappelé à la mi-décembre son ambassadeur à Téhéran à la suite de la saisie, fin octobre à Lagos, de plusieurs conteneurs d’armes en provenance d’Iran et destinées à la Gambie, pays voisin du Sénégal. Le Sénégal craignait que cette cargaison ne soit destinée à la rébellion casamançaise, dans le sud du pays, et avait reproché à Téhéran de n’avoir pas fourni d’explications « satisfaisantes » sur cette livraison. Fin décembre, près de 130 ?Kg d’héroïne en provenance de la République islamique, d’une valeur marchande de 9,91 millions de dollars, étaient saisis au Nigeria. Le retour de l’ambassadeur du Sénégal à Téhéran est une décision qui apaise quelque peu les tensions entre les deux pays amis, mais elle ne répond pas aux interrogations liées au comportement de l’Iran en Afrique. Pour Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’Iran, la multiplication des pouvoirs au sommet de l’Etat iranien est responsable d’une situation délicate pour un pays déjà bien isolé diplomatiquement.

Afrik.com : Deux affaires impliquent coup sur coup l’Iran dans le trafic d’armes et de drogue en Afrique. En êtes-vous surpris?

Bernard Hourcade :
Pas vraiment. L’Iran est un des principaux producteurs d’armes conventionnelles au monde. Son industrie d’armement est diffusée partout dans le tiers monde et en Afrique particulièrement. La vente d’armes y est quelque chose de commun, qui ne date pas d’aujourd’hui. En 2001, Israël avait intercepté un cargo d’armes en provenance d’Iran destinées aux palestiniens. Une affaire qui avait entrainé sa mise au ban de la communauté internationale.

Afrik.com : Et en ce qui concerne la drogue ?

Bernard Hourcade :
L’Iran a un rôle tout aussi central. Près de 80 % de l’héroïne qui circule dans le monde vient d’Iran. Celle-ci est déversée via deux routes. La « route des Balkans », qui mène au marché européen, et une autre qui a pour destination l’Afrique de l’Ouest.

Afrik.com : Derrière la dernière saisie d’héroïne se cache Azim Aghajani, un homme d’affaire iranien membre des Gardiens de la révolution, l’arme idéologique du régime. Qui est réellement derrière ce trafic ?

Bernard Hourcade :
On ne sait pas exactement qui contrôle le trafic d’armes et de drogue en Iran. Si les condamnations et les pendaisons s’y succèdent à un rythme quotidien, aucune personnalité politique n’a encore été épinglée.

Afrik.com : Pourtant, certains diplomates sénégalais semblent pointer directement du doigt la responsabilité de l’Etat iranien. Le pouvoir iranien est-il réellement responsable ?

Bernard Hourcade :
En Iran, il existe plusieurs pouvoirs en compétition. Le clergé, le gouvernement officiel, les religieux et les gardiens de la révolution. Ils interagissent, mais sont aussi en compétition, ce qui occasionne parfois des luttes de pouvoir. Le système iranien donne à ces entités une grande autonomie. Les Gardiens de la Révolution agissent souvent sans que le gouvernement ne soit vraiment au courant. Cette indépendance est connue et acceptée de tous. Le gouvernement laisse faire car il n’est pas assez fort pour s’y opposer. C’est une réalité somme toute banale de l’Iran d’aujourd’hui. Il y a, en Iran, trois intérêts, national, islamique et révolutionnaire, qui parfois se combinent. La diplomatie de ce pays est dépendante de ces intérêts. L’affaire du chargement d’armes à la Gambie en est l’exemple. Il paraît peu probable que le gouvernement ait été tenu au courant d’une affaire de cette ampleur.

Afrik.com :Le 13 décembre, Manouchehr Mottaki, l’ancien ministre iranien des Affaires étrangères a affirmé que ces armes ont été expédiées par une société privée…

Bernard Hourcade :
En Iran, tout est privé ! Cela n’empêche pas un contrôle presque total de l’Etat.

Afrik.com : Cette polémique n’arrange cependant pas le gouvernement iranien…

Bernard Hourcard :
Clairement. D’abord parce que le Sénégal est depuis longtemps un partenaire stratégique de l’Iran. Ensuite, parce que ces affaires sont en contradiction avec sa politique stratégique en Afrique et pourraient entrainer la méfiance des Etats Africains.

Afrik.com : Qu’attend l’Iran de l’Afrique?

Bernard Hourcade :
Pour l’Iran, l’Afrique est une zone stratégique. La République islamique se conçoit comme une petite Chine, un acteur international aux ambitions majeures. Comme la Chine, elle souhaite profiter du retrait des grandes puissances occidentales sur le continent pour étendre son influence. Isolée diplomatiquement, elle y cherche aussi un soutien politique. [[L’Afrique du Sud est récemment entrée au Conseil de sécurité des Nations Unies.]] Ces relations s’opèrent sous trois bannières : Celle des relations diplomatiques et économiques d’aide au développement; une autre qui vise à étendre l’influence islamique par la distribution d’ouvrages ou des invitations en Iran pour effectuer des études; et, enfin, une coopération que l’on peut qualifier de révolutionnaire avec le trafic d’armes.

Afrik.com : De quand remontent les relations entre l’Iran et le continent africain ?

Bernard Hourcade :
L’Iran entretient des relations avec l’Afrique de l’Est depuis le XVIe siècle, période où beaucoup de marchands iraniens y ont séjourné et leurs descendants y vivent encore. Ensuite, après le boom pétrolier de 1974, l’Iran a affirmé faire de l’aide au développement un devoir. Le Sénégal, où il a mis en place des programmes de développement dans le domaine de la riziculture, a été le pays précurseur. La révolution islamique iranienne a mis fin à cette politique. Les contacts entre l’Iran et l’Afrique ont repris après la guerre Iran-Irak (1980-1988), avec une multiplication des voyages diplomatiques dans le but de créer un «nouvel ordre mondial». Ces dernières années, le Président Ahmadinejad s’est rendu en Gambie, au Mali, au Nigeria, à Djibouti, au Kenya, en Ouganda, au Zimbabwe, ou encore aux Comores. L’Iran était aussi très proche de l’Afrique du Sud à l’époque du Shah. Celui-ci vendait du pétrole à l’Afrique du Sud pendant l’embargo lié à l’apartheid. L’Iran y possède toujours des réserves de pétrole.

Lire aussi :

 L’Iran au XXe siècle (en collaboration avec J.-P. Digard et Y. Richard), nouvelle édition revue et mise à jour, Paris, Fayard, 2007, 498 p.

 Géopolitique de l’Iran, Armand Colin : perspectives géopolitiques, 2010, 296 p.