Le corps comme moyen d’expression

Les 6e Rencontres chorégraphiques de l’Afrique et de l’Océan indien se déroulent en ce moment à Paris, avec la présence de onze compagnies venues de toute l’Afrique. Interview de Salia Sanou, directeur artistique de l’événement.

Par Joan Tilouine

Le danseur et chorégraphe burkinabé Salia Sanou est le directeur artistique des 6e Rencontres chorégraphiques de l’Afrique et de l’Océan indien (22-30 avril, à Paris), après avoir déjà occupé ce poste en 2001 et 2003. Il a également été lauréat des 2e Rencontres chorégraphiques avec la compagnie « Salia ni Seydou ».

Afrik.com : Que représentent pour vous ces Rencontres Chorégraphiques ?

Salia Sanou : D’un point de vue personnel, ces Rencontres ont été pour moi un révélateur. J’ai été candidat à la toute première édition, à Luanda, avec ma première chorégraphie « Le siècle des fous ». Elles m’ont permis de rencontrer d’autres artistes, de pouvoir échanger. C’est une ouverture formidable de pouvoir aller voir ce que les autres font, d’échanger, d’apprendre. Même si je n’ai pas été primé cette fois-ci, je suis retourné à la seconde édition et j’y ai reçu le prix. C’est un fabuleux tremplin pour pouvoir développer son travail.

Afrik.com : Qu’apportent-elles plus généralement aux danseurs africains ?

Salia Sanou :
C’est une plateforme qui leur permet de montrer leur travail, leurs créations et de rencontrer d’autres artistes, ce qui est très important pour pouvoir se nourrir les uns les autres, s’enrichir. Et puis ça a donné des débouchés formidables. Des programmateurs, des directeurs de festivals viennent faire leur marché, dénicher les talents, les soutenir, les accompagner. Aujourd’hui, le foisonnement de la création contemporaine chorégraphique doit beaucoup à ces Rencontres qui ont joué un rôle primordial dans son évolution. Il y a le travail des compagnies, des artistes, qui constitue la matière même. Mais il y a aussi le travail de structuration des Rencontres grâce auquel les compagnies continuent de travailler, de créer en Afrique, de faire des échanges avec d’autres compagnies d’ailleurs, et qui donne envie d’organiser soi même des choses, de se battre…

Afrik.com : Comment percevez-vous la scène chorégraphique africaine contemporaine, ses particularités, ses atouts ?

Salia Sanou :
Il y a une création vivante, un vrai dynamisme. Les artistes ont soif de découvrir, ils témoignent de leurs vies, de leurs quotidiens, de leurs continents. Du Nord au Sud, et de l’Est à l’Ouest, il y a une véritable volonté de transmettre, volonté de donner à voir, de témoigner, de raconter, de dénoncer… Aujourd’hui, la jeune création contemporaine africaine aborde des thèmes comme le génocide au Rwanda, les ravages du sida, la liberté confisquée en Afrique, la question de la démocratie… Il y a une dimension sociale, politique, culturelle, économique qui anime en partie les engagements des artistes africains.

Afrik.com : Les corps sont comme un média, comme moyen d’expression…

Salia Sanou :
La danse permet de s’exprimer assez librement, de faire ressortir un message. C’est pour moi tout l’enjeu du corps qui se positionne pour revendiquer quelque chose, témoigner, exprimer ses sentiments, dire qu’il est blessé… et ce qu’il peut apporter. A ceux qui disent que cette danse africaine est faite pour le regard des Occidentaux, le regard des Blancs, je dis qu’ils se trompent de débat. Aujourd’hui, lorsque des artistes africains créent, ils ne se posent pas la question de savoir si la pièce va plaire aux Européens ou aux Américains. Ils créent pour s’exprimer avant tout, pour transmettre une idée, un message. Ils souhaitent que la pièce plaise au village, sur le continent, en Europe, et partout. On crée un point c’est tout ! Et ce n’est pas un effet de mode, la création chorégraphique africaine est partie pour durer et pour s’installer fermement dans le paysage artistique international.

Afrik.com : Comment se positionne la scène chorégraphique dans le paysage artistique africain, est-elle reconnue comme un art à part entière ?

Salia Sanou :
Comme toute initiative nouvelle et démarche novatrice, il a toujours des résistances, des personnes qui critiquent… mais cela n’ébranle pas la démarche créatrice. Il y aura toujours des gens qui vont s’étonner, qui seront curieux. Aujourd’hui, en Afrique, la moitié des gens regardent sans comprendre, moqueurs… Mais, petit à petit, ils comprennent la démarche de l’artiste et ils acceptent que nous vivions dans un monde en pleine mutation et que l’Afrique ne peut pas rester en dehors. En tant qu’artiste, je pense que la meilleure façon de se faire accepter, c’est la pédagogie. Une œuvre artistique est d’abord une œuvre pédagogique, une œuvre qui témoigne, qui porte un message. On devrait communiquer sur notre façon de travailler, sur notre façon de voir le monde, ouvrir le débat.

Afrik.com : Quand on discute avec des artistes africains, le manque de moyens mis à disposition de la création revient assez souvent, le milieu de la danse n’y échappe pas je crois…

Salia Sanou :
Effectivement, il ne faut pas se voiler la face. Aujourd’hui, 90% du financement de la danse et de la création en Afrique proviennent de l’Occident. Les artistes développent peu à peu des possibilités de trouver des ressources sur place, des alternatives et la pédagogie amènera le public à nous soutenir. Tout cela est à construire et débattre tranquillement. Si on ne travaille pas, personne ne viendra vers nous.

Afrik.com : La danse occupe en Afrique une place particulière dans la vie quotidienne, on dit souvent qu’elle seule est capable « d’exprimer l’inexprimable », de faire parler les corps, de raconter, de témoigner …

Salia Sanou :
De mon point de vue, la danse doit nous raconter son temps, la réalité. C’est un moyen de partager, de s’exprimer, de donner, de recevoir. Le corps est véridique, il ne ment pas. Quand tu montes sur scène et que tu n’es pas sincère, le public le voit. Même dans la vie de tous les jours, ça se voit. On peut tout de suite repérer l’authenticité du corps. Il y a un dialogue qui s’instaure, et c’est ce qui est intéressant. Il ne s’agit pas de balancer son show devant le public sans faire passer un vrai message. Le mérite de notre travail artistique se doit d’expliquer, de raconter. Nos moyens d’expression sont nos corps.

Représentations publiques du plateau des lauréats, samedi 29 avril à 15h, dimanche 30 avril à 15h et 19h
Réservations : reservations@theatredelacite.com
Tel. : 01 43 13 50 50 (du lundi au samedi de 14h à 19h)

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