« Danse l’Afrique danse ! », soif de danse à Bamako

Tourné à Bamako, un documentaire sur les chorégraphes africains illustre la créativité de la danse contemporaine sur le continent et ses messages forts.

En 2012, Bamako se raidissait sous la menace d’un assaut par les combattants d’Aqmi. La même année, la réalisatrice Marion Stalens rendait hommage au langage des corps en signant un film sur la danse en Afrique, à l’occasion de la 8ème Biennale de danse contemporaine de Bamako. Un film où se déploie, comme un accroc à la peur, la liberté créative de chorégraphes de toute l’Afrique.

« Danse l’Afrique danse ! », documentaire de 52‘, est diffusé ces jours-ci à Montréal dans le cadre du Festival Vues d’Afrique sur le cinéma qui se déroule jusqu’au 5 mai.

Face à la caméra, douze danseurs et chorégraphes commentent les extraits de leurs chorégraphies choisis par la réalisatrice, témoignant de la vitalité de la danse sur le continent. Leurs créations racontent les cicatrices de l’histoire, l’inégalité entre les sexes, les génocides, le racisme, l’incurie des pouvoirs, mais aussi le chemin de la tradition à la modernité, l’émergence de l’individu, l’envie de façonner l’avenir, la poésie. Du Maroc à l’Afrique du Sud, la danse contemporaine fait passer le message d’un continent qui veut se prendre en main. « Danser, c’est affirmer sa place et son désir, ne pas subir le monde, être dans le monde », explique ainsi Germaine Acogny, chorégraphe de longue date au Sénégal où elle a ouvert en 1995 un centre international de danse après avoir longtemps travaillé avec Maurice Béjart.

Identités

Aucun chorégraphe africain contemporain, même s’il construit son art sur la danse urbaine ou le hip-hop, ne cherche à ignorer l’héritage de la danse traditionnelle, « cette connexion avec les ancêtres à travers un rituel initiatique qui nous rattache à notre histoire », poursuit Germaine Acogny. Le chorégraphe kényan Fernando Anuang’a invoque ainsi la danse masaï dans une création où il interroge le passage d’une société traditionnelle à un mode de vie urbain. Cette transformation identitaire parfois difficile est aussi au coeur du travail du Burkinabé Salia Sanou, qui a notamment pris le parti de former des jeunes en mal d’intégration sociale.

D’autres trouvent dans la danse un moyen d’expurger le passé et ses douleurs, comme le Congolais Florent Mahoukou qui se définit comme « un danseur rescapé » de deux guerres civiles et d’un génocide.

Energie vitale

Sauf exception, la danse contemporaine est encore très peu soutenue financièrement par les pays africains eux-mêmes et dépend pour l’essentiel de financements étrangers institutionnels ou privés. Embrasser la carrière est encore plus difficile pour les femmes :« à Pretoria, quand j’ai commencé, j’étais la seule Noire à faire de la danse », se souvient la Sud-Africaine Mamela Nyamza.

L’accès à la scène et au public est souvent compliqué mais certains chorégraphes ont lancé des initiatives originales, comme le Marocain Taoufik Izeddiou qui organise des sessions « danse contre nourriture » dans des appartements privés…

En dépit du manque de moyens, la danse habite profondément ces artistes. « La danse, c’est comme lorsque tu as soif et que tu bois » dit joliment Kettly Noël, chorégraphe malienne et haïtienne. « Elle envahit tout ton être ». Aussi impérieuse que la soif, la danse continuera de nous raconter l’Afrique en mutation.

Sabine Grandadam