Le business des dédicaces dans la musique congolaise

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Les artistes congolais ont élevé la dédicace au rang d’art commercial dans leur musique. Affaire de gros sous pour être cité dans les chansons des stars ? Pas seulement. Car la pratique, appelée « libanga », répond également à des impératifs marketing afin d’éviter un boycott des grands leaders d’opinion de la communauté. Plongée au cœur du phénomène qui désormais touche toute l’Afrique.

Par Firmin Luemba Mutoto

Avoir son nom dans une chanson de Koffi Olomidé ou de Papa Wemba est un devenu un luxe que tout le monde ne peut pas s’offrir. Car la dédicace s’achète et se vend comme un simple espace publicitaire, dans les répertoires des artistes congolais, pour les personnes avides de notoriété. A Kinshasa, cette pratique est désormais désignée sous le vocable imagé de « libanga », qui signifie en lingala « la pierre ». Comme quoi, l’on ne jette la pierre qu’à un arbre portant de bons fruits. Le phénomène envahit de plus en plus les autres terres d’Afrique. Un marché florissant qui arrange finalement tout le monde. Comment est née cette pratique ? Comment s’est-elle développée ? Quels sont les rapports de force qui sous-tendent le deal ? Explications…

Tout est parti de la diaspora

olomide.jpgPour une large part, ce sont des « Parisiens » (Congolais ayant émigré en Europe et versés dans le mouvement de la Sape[[<**>Société des ambianceurs et des personnes élégantes, mouvement rendu célèbre en France par l’artiste Papa Wemba]]) qui sont responsables de la naissance, comme de la croissance de ce phénomène de dédicaces. Ainsi, perdus de vue depuis belle lurette à Kinshasa ou Brazzaville, nos « Parisiens » désirèrent à nouveau se faire entendre, et faire parler d’eux, de leur réussite en Occident. Ils se mirent alors à solliciter les services des artistes congolais de passage à Paris. En échange, ceux-ci bénéficiaient parfois d’avantages en nature, du type hébergement, vêtements et autres. C’est ainsi qu’au fil du temps, sont nés dans les chansons des noms « légendaires », à l’image de l’incontournable Mère Malou Première, alias Madame ya Poto (La Dame d’Europe, en lingala).

Hors du cercle des « Parisiens » et businessmen encensés par l’art d’Orphée, d’autres catégories socio-professionnelles ont vu leurs noms fleurir dans les jardins de dédicaces congolais. Hommes et femmes politiques, hommes et femmes d’Eglise, chefs d’entreprises, responsables de l’armée et de la police sont aujourd’hui de la fête. Ici aussi, c’est soit le monnayage, soit un échange mutuel de services qui fait loi. Le clientélisme règne partout. Des hommes de médias (africains) aussi figurent également au tableau de chasse des artistes africains, et non plus seulement congolais ! Ils ont pour noms Claudy Siar, Amobé Mévégué, Benson Diakité (tous de RFI ), Robert Brazza , Alain-Saint-Pierre (d’Africa n° 1), David Monceau (pour Next Music). Placer dans leurs chansons ces précédents noms, c’est comme s’assurer un visa pour la promo gratuite, facile, durable, dans l’émission de… ! Du moins, c’est ce que pensent les adeptes du genre.

80 noms dédicacés dans une seule chanson !

Un des plus fervents pratiquants du phénomène « libanga », Koffi Olomidé, rejette toutes les accusations portées contre lui. « En citant dans mes chansons des noms d’ami(e)s, c’est pour moi, juste une façon de leur faire plaisir ; et cela n’a aucune visée financière. » Depuis qu’il a créé son groupe en 1987 (le Quartier Latin), les dédicaces ont explosé chez Koffi. Dans la chanson « Magie » (titre générique de l’album portant le même nom, 1994-95), les gens ont pu dénombrer jusqu’à… quatre-vingts noms dédicacés !

wemba.jpgPapa Wemba, de son coté, a un avis beaucoup plus franc sur ce sujet. « On ne peut pas l’éviter, car ce sont ces gens-là qui font notre musique. Ils sont avec nous dans les studios, dans les salles de concert… », explique l’artiste. Ce marché de dédicaces ne se négocie plus en boites, au resto ou par téléphone. Le demandeur doit maintenant directement se pointer au studio d’enregistrement pour ôter à l’artiste tout prétexte d’avoir oublié… Au cours des enregistrements du disque Solola bien, Werrason avait du changer de studio au milieu des séances afin d’échapper à la masse qui s’y agglutinait.

3 050 euros pour une dédicace

Quelle est la coïncidence qui a fait que Kester Emeneya et Koffi Olomidé chantent dans leur album respectif (Longue Histoire et Effrakata), un morceau portant exactement le même titre « Washington » ? Un amour partagé pour les Etats-Unis. Que nenni ! La réponse de « King » Kester, récemment interrogé sur la sujet à la télé kinoise, fut autant désinvolte que sincère : « Washington ? C’est un « Parisien ». Il était venu me voir pour que je le chante, et il a payé son argent. Après il est allé faire la même chose chez Koffi. » Fin de citation. Et fin de cachotteries ?

wake.jpgCombien payent-ils alors ? Des témoignages recoupés, l’on retient que les tarifs varient, d’un extrême à l’autre. Le calibre de l’artiste sollicité entre également en ligne de compte. Pour voir son nom figurer dans le duo « Wake up » (Wemba-Koffi) d’il y a 7 ans et demi, certains avaient dû débourser 10.000 FF (1 524 euros). A l’instar de toute marchandise de valeur, les prix ont effectivement pris de l’ascenseur à ce jour. « Il y en a qui casquent 3 050 euros », révèlent un célèbre animateur télé kinois qui a souhaité garder l’anonymat. D’autres révélations font état de 1 000 euros pour une dédicace simple.

Mais il y a aussi des commandes spéciales. Par exemple, se payer le luxe, à l’instar du fameux Washington, d’avoir une chanson consacrée exclusivement à soi et/ou portant comme titre son nom personnel. On peut également, moyennant finance, solliciter que le nom à dédicacer soit placé à tel ou tel endroit du morceau ou choisir le fait que le nom soit chanté plutôt que dit dans cette œuvre. Car faisant intimement corps avec le texte mélodique, cette dernière option vous accorde l’avantage de pouvoir « demeurer » au cours d’une production scénique. En dehors de l’euro-dollar, ce marché se négocie aussi, parfois, sous la forme d’un « troc ». Vêtements, chaussures et autres accessoires, voitures, mobiliers… appartenant à un assoiffé ou un insatiable du « libanga » se voient ainsi prendre la destination d’une star…

Les albums sans dédicaces boycottés

werasson.jpgEn réalité, ces « Parisiens » lauréats à la dédicace sont aujourd’hui disséminés dans toute l’Europe, voir même en Amérique du Nord. Ils y gèrent tous des lieux de divertissement et convivialité (boites de nuit, bars, restos) incontournables, d’ailleurs rendus comme tel grâce au phénomène « libanga ». La musique y est omniprésente, et ces patrons font figure de puissants prescripteurs car ils assurent la promotion des productions. Progressivement, cela leur a octroyé un certain pouvoir sur la bonne marche des disques congolais. Ainsi, toute oeuvre musicale qui ne leur consacre pas de place, de dédicaces, est menacée de boycott dans leur espace d’ambiance ! La boite de nuit au top des dédicaces depuis 10 ans se trouve être logée en terre bruxelloise. « La Référence », gérée par une certaine Sharufa, surnommée dans les milieux musicaux congolais « La Première Dame de Belgique », est aujourd’hui un des grands lieux incontournables. Malheureusement pour les artistes qui voudraient se démarquer de cette ligne, la conscience collective joue en leur défaveur. A ce jour, un disque congolais où il n’y a pas de dédicace, n’est pas un vrai disque congolais. Cela demeure l’avis d’une majorité de mélomanes des deux Congos et de la diaspora.

Posé entre les deux tendances, Papa Wemba joue à l’équilibriste, tantôt world, tantôt ghetto, tantôt les deux à la fois. Son précédent album sur le marché, Bakala dia Kuba 100% Star, en est l’expression la plus éclatante. Sans vouloir, ou pouvoir, éviter totalement les dédicaces, il en fait un usage modéré. Si l’œuvre est saluée par les critiques, cela n’est pas le cas auprès des Congolais gagnés par la magie du Libanga. Nombreux espéraient y trouver leur nom : sans succès. Sans succès également pour l’album. Pour son dernier opus, l’artiste a décidé de changer son fusil d’épaule pour regagner les faveurs de son public originel. Dès le premier morceau générique (animé plutôt que chanté), on sait que l’on a affaire à un véritable registre d’appel dans le pur style « made in Kinshasa-la-belle ». Sans pour autant sacrifier à la rigueur de l’esthétique artistique, l’auteur de Somo trop aligne tous « ses Parisiens » et autres maniaques de dédicaces, dont un certain inévitable Roger Mayemba, que les habitués du système connaissent également sous l’appellation de « Grande Puissance ».

Effet boule de neige

Quels que soient les vices qu’on pourrait lui trouver, ce phénomène « libanga » continue à faire boule de neige. Aussi bien dans les deux Congos que sur le reste du continent. Comment le justifier ? Par un simple désir de contourner les difficultés économiques ? Les artistes eux-mêmes récusent cette thèse. Si hier, la pratique des dédicaces était l’apanage des seuls artistes ou groupes congolais, leurs collègues africains ont fini par suivre la même démarche. Des Camerounais (Petit Pays, Papillon, etc), Ivoiriens ( Magic System, Meiway, et autres zouglouphiles), Gabonais et plein d’autres nationalités s’y essayent…

jb-mpiana.jpgCela n’est évidemment pas de l’avis des puristes.La pratique est vue comme avilissement, prostitution de l’art musical en soi. En tout état de cause, doit-on à présent commencer à considérer ces lancements de noms comme une nouvelle pratique en vogue, un nouveau courant socio-musical ? « Un jour, ce sera peut-être votre tour d’être cité dans une chanson », avait répliqué Papa Wemba à la radio, suite à une réaction négative d’un auditeur. Beaucoup, après avoir entendu le nom d’un des leurs, ont eu à changer d’avis sur la question, et même à aimer davantage un chanteur, ou une chanteuse, plus qu’avant !

Le « libanga » investit désormais le théâtre

Véritable cas sociologique, le « libanga » s’est étendu jusqu’aux arts du théâtre. Au point où un journal kinois s’était interrogé : « Publicité théâtrale ou théâtralisée ? » Pour ceux qui sont dans le commerce ou les affaires, le théâtre est devenu la voie la plus courte et facile pour la réclame de leurs produits. Certains évitent désormais les tarifs publicitaires prohibitifs qu’imposent les chaînes audiovisuelles ou la presse écrite, en plaçant leurs noms, leurs produits, dans des sketches, des sitcoms dont, justement, les nombreuses télévisions privées locales raffolent. De la sorte, les annonceurs payent dix fois moins cher chez les comédiens et acteurs ! Et touchent on ne peut plus efficacement leur cible !