La vie en noir et blanc

Liban, octobre 2001

Ananias Leki Dago, 32 ans, est l’un des photographes ivoiriens les plus doués de sa génération. En plus de 10 ans de métier, il a su approfondir un langage photographique qui n’appartient qu’à lui. Rencontre.

Ananias Leki Dago voit la vie en noir et blanc. Pas de façon manichéenne, pas de façon obtuse, pas de façon définitive. Mais il photographie dans ces deux tons, s’y sent à l’aise. Et lorsque la couleur s’invite dans son boîtier, le langage noir et blanc transperce, le « trahit » comme il l’avoue lui-même. Ses images sont contrastées, parfois brutales, sans concessions si ce n’est à l’esthétisme. On y voit des fragments d’hommes et de femmes, là un pied, ici une main ou la moitié d’un visage. On y savoure des ombres qui arrivent à livrer leurs secrets.

Ananias découpe des silhouettes, des profils, taille ses sujets dans la pénombre. N’a pas peur du contre-jour : « j’affronte la lumière », explique-t-il. « Je travaille beaucoup sur les masses noires, ce qui me ramène inévitablement au concept de clair-obscur. C’est ce qui me remue lorsque je prends des photos. » Des masses sombres qui n’empêchent pas ses photos de regorger de petits détails que l’on appréhende après-coup. Une tête d’enfant dans le soleil, un chat fantomatique et mystérieux en arrière-plan… Autant de clins d’œil et de jeux de cache-cache que propose nonchalamment le photographe.

Espaces photographiques

La plupart du temps, ses photos sont indépendantes les unes des autres. Lorsqu’il était encore à Abidjan, qu’il a quittée pour Paris en décembre dernier, ses prises de vue faisaient suite à des errances, des promenades dans cette ville, véritable territoire de l’intime et champ d’investigation privilégié. Là, s’exerçait alors son regard très personnel et s’épanouissait la liberté prise dans les cadrages. « Ses espaces photographiques sont souvent déstructurés par des arrière-plans barrés de lignes, de traits, de bandes, des mélanges hétéroclites voisinent côte à côte », explique Yann Le Goff, auteur du texte de présentation du livre consacré au travail d’Ananias Leki Dago par les éditions de l’œil.

Formé de façon classique à l’Insaac d’Abidjan (Institut national supérieur de l’action et de l’animation culturelle), il utilise les règles pour mieux les détourner. Ainsi, il a toujours traité les sujets d’actualité de façon décalée. Lors de la crise de Côte d’Ivoire, fin 2002, il saisit les jeunes qui font la fête dans les maquis alors qu’il y a le couvre-feu. De toute façon, il travaille peu sur l’actualité car il a « besoin de temps ». Besoin de prendre le temps de regarder. Il préfère évoluer dans le milieu culturel, débutant par des clichés d’œuvres et de spectacles. On retrouve aussi sa signature dans la Revue Noire, Africultures, Télérama ou Le Monde diplomatique.

Les Rencontres du Sud

Malgré son air juvénile et sa modestie à toute épreuve, Ananias, 32 ans, est dans le métier depuis plus de dix ans… Il participe en 1994 aux Rencontres internationales de la photographie de Bamako (Mali), de 1997 à 2001, il est le photographe officiel du Masa (Marché des arts et du spectacle africain à Abidjan) Parallèlement à son travail personnel, il initie en 2000 les Rencontres du Sud, biennale de photographie à Abidjan destinée à mettre an valeur les photographes ivoiriens.

« J’ai réfléchi à la manifestation dès 98-99. Je ne trouvais pas normal que la photographie, dans un pays aussi grand que la Côte d’Ivoire, se résume à deux ou trois individualités. Il fallait démocratiser les choses et permettre à des photographes de talent, mais sans réseaux, de montrer leur travail. La première édition des Rencontres de Bamako en 1994 tournait autour des photographes maliens, sénégalais et sud-africains… Les premières Rencontres du Sud ont permis de faire émerger la photographie en Côte d’Ivoire et en 2002, elles se sont ouvertes sur l’Europe. A présent, il y a un vrai potentiel et de jeunes photographes ivoiriens prometteurs. Faire de la photo n’est plus considéré comme vain. »

Ce qui était loin d’être le cas lorsque Ananias a intégré l’Insaac. « Pour l’Ivoirien moyen à l’époque, le travail du photographe se limitait aux photos d’identité et aux reportages « domestiques », les mariages, baptêmes, etc. Photographe n’était pas un vrai boulot ! » Aujourd’hui, Ananias se dit qu’il a bien fait d’écouter sa petite voix intérieure et son envie de faire ce métier. Derrière ses lunettes aux montures épaisses, il y a des chances pour qu’il voie encore longtemps la vie en noir et blanc.

A lire :

Ananias Leki Dago photographe, éditions de l’oeil.