La politique rénovée par les femmes et la diversité

Quels sont les vrais perdants des élections législatives de juin 2007 ? Les femmes et les représentants de la diversité. Perdant(e)s, sacrifié(e)s, plutôt. La France n’occupe que le 56ème rang mondial pour la place des femmes au parlement, et sur la centaine de candidats afro-antillais et maghrébins au scrutin de juin dernier, une seule d’entre eux, l’avocate guadeloupéenne George Pau-Langevin, figure au nombre des élus de métropole à l’Assemblée nationale… Bilan peu glorieux pour la patrie des droits de l’homme, toujours frileuse à l’égard d’un sexe qu’elle n’ose plus qualifier de « faible » mais assurément d’inexpérimenté en politique, et réticente vis-à-vis de gens qu’on appelle parfois encore « de couleur », dotés de patronymes qui sentent si peu l’Hexagone…

Par Jacques Bonnifait

La population française comprend 51% de femmes et 9% de citoyens d’origine immigrée. Ces deux composantes démographiques peuvent-elles contribuer à rénover les institutions du pays, secouer l’immobilisme des édiles et des états-majors politiques, insuffler une révolution culturelle dans les esprits ? Car la parité et la diversité sont désormais deux urgences pour la République. Deux problématiques au cœur du colloque « Comment les femmes et la diversité changent la politique », organisé le 6 octobre 2007 à l’Assemblée nationale par l’association Les Marianne de la diversité, avec le soutien de la Chaîne Parlementaire. Les travaux se sont articulés autour de trois tables rondes : « La parité en politique, encore un effort ! » ; « Diversité en politique, l’arbre qui cache la forêt » et enfin « Parité, diversité, quelles propositions pour moderniser notre vie publique ? »

Une pénurie de représentation politique

Parité, diversité ? Rachida Dati, Garde des Sceaux, Rama Yade, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et aux Droits de l’homme, Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la politique de la ville, trois femmes « venues d’ailleurs » appelées à de hautes responsabilités. Un joli coup double, se félicitera une opinion chauffée à blanc par la surenchère médiatique. Ces heureuses élues sont certes des « symboles vivants de la diversité », reconnaît Fadila Mehal, présidente fondatrice des Marianne de la diversité, mais la France enregistre une grave pénurie de représentation politique, à ses yeux. Tandis que des apprentis sorciers prônent le vote communautaire, étranger à la tradition républicaine française, et que l’embrasement des banlieues de l’automne 2005 n’a pas suscité le volontarisme politique escompté au niveau local et régional, une « rénovation urgente » s’impose, selon Fadila Mehal. « Combien de Rama Yade, de Rachida Dati, de Fadela Amara dans les partis politiques ? Seraient-elles l’arbre qui cache la forêt ? », s’est-elle enflammée. Et de distribuer un « zéro pointé » aux responsables des formations politiques. Aussi, les Marianne de la diversité demandent-elles l’instauration d’une charte de la parité et de la diversité dans les partis politiques.

La politique à la portée des femmes

Si le combat pour la parité s’est soldé par une victoire en droit, constate Blandine Kriegel, présidente du Haut Conseil à l’intégration (HCI), beaucoup reste à faire. « Les femmes ne représentent pas un quota de l’humanité, la féminité n’est pas moins universelle que la masculinité ». Cet argument de bon sens ébranlera-t-il les conservatismes au pouvoir ? Pour Christiane Taubira, députée PRG de Guyane, ancien membre de l’Observatoire de la parité entre les femmes et les hommes, le combat est à mener d’abord dans les partis politiques. Les femmes doivent peser sur les institutions, détruire les mécanismes qui reproduisent les exclusions. Une « bataille de titans », permanente : « nous sommes la génération de l’impatience ». Mais les partis politiques sont régis par des codes spécifiques qui n’ont pas prévu de place pour les femmes, comme l’a souligné Bariza Khiari, sénatrice socialiste de Paris. Elles veulent militer ? Qu’elles collent donc des affiches… Et puis, bien sûr, l’argument massue des mâles de la politique : les femmes manquent d’expérience. Un alibi balayé par Marielle de Sarnez, députée européenne du Mouvement démocrate, secrétaire nationale du MoDem : « la politique est à leur portée ! » Pour la conseillère de Paris, un immense travail reste à accomplir dans ce domaine vis-à-vis des femmes qui, tradition et bourrage de crâne obligent, ont intériorisé l’idée qu’elles n’arriveraient pas à faire de la politique. Et lorsqu’elles en font, elles sont envoyées « au casse-pipe » devant les électeurs, dans des circonscriptions pas gagnables, a déploré Françoise Miquel, membre du conseil d’administration de Femmes, débats et société. Et pourtant, selon elle, les femmes peuvent changer les codes de la politique en partant de leur expérience vécue.

Le parcours de la combattante

Si la parité tarde encore à s’imposer, la diversité livre, elle, ses premiers combats. La success-story d’une Rama Yade ne doit pas faire diversion. Pour une Française issue de la diversité, se présenter au suffrage universel relève du parcours de la combattante. Candidate du MoDem à Paris lors des dernières législatives, Fadila Mehal a obtenu le score enregistré sur le plan national par la formation de François Bayrou. Mais que d’embûches pour Najat Azmy, vice-présidente des Marianne de la diversité, candidate PS à Tourcoing ! Malgré son résultat très honorable aux législatives ( 49%), son parti lui refuse dorénavant le droit de se présenter aux prochaines élections municipales. Si une « autre » Marianne, Khalida Sellali, déléguée régionale aux Droits des femmes et à l’égalité du Nord-Pas-de-Calais, a connu moins de difficultés pour défendre les couleurs de l’UMP dans le Nord, sa consoeur Bornia Tarall, candidate MoDem en Alsace, a dû affronter les « résistances des potentats locaux »… Et quand bien même une femme est-elle parvenue à se hisser à un certain niveau de responsabilités institutionnelles, la suspicion perdure au sein de son propre parti. « A l’UMP, je pense que je fais tache malgré tout pour certains », a déploré la brillante Nassimah Dindar, présidente du conseil général de La Réunion et conseillère politique chargée de la diversité à l’UMP.

Diversité : pas le droit à l’échec

D’une manière générale, les candidat(e)s de la diversité apparaissent souvent aux yeux des états-majors comme des candidat(e)s au rabais, prédestiné(e)s à faire perdre des voix, contrairement à leurs homologues « gaulois ». Un cliché – démenti, du reste, par les faits – contre lequel s’insurge la député PS George Pau-Langevin. Et la consécration est grosse de dangers. Propulsée au cœur de la diplomatie française, Rama Yade doit être irréprochable. Encensée par les medias qui guettent cependant son moindre faux pas, la jeune femme d’origine sénégalaise n’a pas le droit à l’échec. On le lui a fait clairement comprendre en haut lieu, car sa nomination « n’est pas acceptée par tout le monde ». Une boulette irrécupérable ? Un bilan contesté ? La relève de la diversité aurait du plomb dans l’aile pour un bout de temps…

Si les responsabilités confiées à Rachida Dati, à Rama Yade et à Fadela Amara « donnent de l’espoir » pour Sihem Habchi, présidente de l’association Ni putes, ni soumises, ces nominations – nécessaires – trouvent néanmoins leurs limites dans la mesure où elles sont « le fait du prince », a déploré Christiane Taubira : « Le prince choisit seul, alors que le suffrage universel choisit collectivement », a –t- elle fait remarquer. La légitimité démocratique passe par l’élection. C’est elle qui bousculera l’inertie d’un système qui pérennise par ailleurs le cumul des mandats, frein à l’action politique pour les femmes et les citoyens de la diversité.

De la proportionnelle aux élections

Reste que pour moderniser la vie publique, il faut des outils. Donner un coup de pouce décisif à la parité suppose des mesures politiques précises. Pour Marielle de Sarnez, la loi sur la parité est notoirement insuffisante. Il faut donc changer le mode de scrutin et introduire de la proportionnelle dans les élections. Un serpent de mer pour maints observateurs, mais une demande pressante formulée par François Bayrou et par le MoDem à l’occasion des législatives. Avec ses quatre députés, le poids de la nouvelle formation centriste à l’Assemblée nationale ne correspond pas au nombre de suffrages obtenus par son leader lors de la présidentielle. Le recours à la proportionnelle fait partie des revendications récurrentes, en particulier à gauche. Odette Terrade, sénatrice communiste du Val-de-Marne, s’en est fait l’écho. Pas question, en revanche, de copier un modèle, fût-il anglo-saxon. Aux Etats-Unis, la discrimination négative était inscrite dans la loi, a rappelé Blandine Kriegel, alors qu’en France une telle ségrégation a été exclue du droit.

Banalisation, l’ultime combat

En dépit d’avancées réelles – l’Assemblée nationale comprend un peu plus de femmes que sous la législature précédente – la parité et la diversité ne font pas recette auprès de la classe politique. Celle-ci se défausse sur l’opinion qui, selon ses dires, ne serait pas prête. Alors que les portes de l’entreprise s’entrebâillent aux Français maghrébins ou noirs, les citadelles politiques leur sont encore closes. Elysée, Matignon, Assemblée nationale, Sénat, ministères, autant de lieux républicains réservés pour l’essentiel aux Français « de souche ». Mais un Maghrébin de la quatrième génération, né sur le sol national, n’est-il pas lui aussi « de souche » ? La lutte sera en bonne voie lorsque les institutions républicaines seront investies et vivifiées par des citoyens à la peau noire, irrigués de sang maure, n’embrassant pas la religion chrétienne. Mais aussi lorsque ces Français « exotiques » ne seront plus perçus comme tels mais comme de simples représentants de la France. L’ultime combat de la diversité est la banalisation, aux yeux de Rama Yade qui n’entend pas représenter les minorités mais son pays, lorsqu’elle intervient à Dakar ou au Conseil de Sécurité des Nations unies. L’assignation communautaire demeure dans les têtes, aussi est-il impératif de s’arracher à la communauté d’origine, a plaidé la secrétaire d’Etat : « on n’est jamais autant français que lorsqu’on est à l’étranger ».

En définitive, le pacte républicain ne demande pas de ressembler à tout le monde, d’avoir une seule et même culture, comme l’a expliqué Blandine Kriegel. Il s’agit de respecter la loi, mais aussi de faire son miel de toutes les cultures présentes sur le territoire. Faut-il appréhender l’avenir avec optimisme ? Pour Christiane Taubira, la société française vit avec les différences sans traumatisme. Elle est en avance sur les politiques et les institutions qui ont besoin d’une cure d’adaptation à ce nouvel environnement. « La France est somptueuse, mais nos dirigeants ne le voient pas ! », a regretté la députée de Guyane. Un gâchis, tant il est vrai que, « par ses vibrations, la France peut se brancher sur toute problématique internationale ». Sans oublier non plus les recommandations de Vincent Gesseir, chercheur au CNRS, pour qui la diversité ne saurait être le remède miracle aux dysfonctionnements de la société. Oui à la diversité, non à la diversion.

 Le site des Marianne de la diversité