La guerre au Darfour est-elle vraiment terminée ?

Roland Marchal

« La guerre au Darfour est terminée », a affirmé le président soudanais Omar el-Bechir au lendemain de la signature d’un accord de paix, mardi, avec le principal groupe, le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM). Enfin la paix au Darfour ? Ce n’est pas encore tout à fait acquis. Explications de Roland Marchal, chercheur au CNRS, spécialiste de la Corne de l’Afrique.

Roland MarchalL’accord signé par Le gouvernement soudanais et le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM), dirigé par Khalil Ibrahim, mardi au Qatar, prévoit un cessez-le-feu et une « paix définitive » d’ici le 15 mars. Le président Omar el-Bechir, sous le coup d’un mandat d’arrêt international, n’a pas hésité à proclamer au lendemain de cette signature : « la guerre au Darfour terminée ». Pourtant de nombreuses zones d’ombres demeurent, d’autant que l’autre important groupe rebelle du Darfour, l’Armée de libération du Soudan d’Abdelwahid Nour (SLA-Abdelwahid), a rejeté l’accord, fustigeant une « paix politicienne » visant à « obtenir des postes au gouvernement ». Roland Marchal, chargé de recherche au CNRS/Ceri, spécialiste de la Corne de l’Afrique, nous éclaire sur le sujet.

Afrik.com : Le président Omar el-Bechir a affirmé que la guerre au Darfour était « terminée » au lendemain de l’accord de paix, signé mardi, avec le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM), accord que d’autres mouvements rebelles rejettent. Peut-on dire que la paix est réellement possible au Darfour ?

Roland Marchal :
Je pense qu’il serait absurde de condamner cet accord. Un accord de paix vaut toujours mieux qu’une déclaration de guerre. C’est un accord de cessez-le-feu passé avec la principale force militaire rebelle au Darfour (JEM). On verra ce qui en sera du volet politique par la suite. Il faut en outre reconnaître que l’enthousiasme du président Omar el-Bechir est surévalué. Il y a d’autres groupes et factions, comme le SLA (Armée de libération du Soudan) d’Abdelwahid Nour, qui ne sont pas signataires de cet accord, qu’ils voient du plus mauvais œil. Dans cet accord, nous sommes face à des contradictions. Il est conclu avec le groupe le plus fort militairement mais qui ne possède pas la plus importante base populaire.

Afrik.com : Le mouvement d’Abdelwahid Nour, l‘Armée de libération du Soudan (SLA), est–il assez puissant pour nuire au projet de paix au Darfour ?

Roland Marchal :
Le SLA représente une menace qui peut être contenue très facilement d’un point de vue militaire. Mais le mouvement d’Abdelwahid Nour a la capacité de mobiliser les gens contre le gouvernement de Khartoum.

Afrik.com : Pensez-vous que cet accord soit applicable sur le terrain ?
_ Roland Marchal :
La mise en œuvre de l’accord sera très difficile. A moins que les pays arabes ne soient plus présent, et ne fournissent très rapidement une aide massive pour le Darfour et que le gouvernement de Khartoum soit prêt lui aussi à accepter cette aide.

Arfik.com : Beaucoup pensent que les concessions faites par Omar El-Bechir ne sont en fait que des promesses de campagne, en prévision des élections – législatives, régionales, et présidentielle- prévues en avril prochain…

Roland Marchal :
Je reviendrai d’abord sur le JEM qui a appelé à ce que les élections soient reportées. Je ne pense pas que cela soit possible. D’un point de vue légal, la question ne relève pas du gouvernement mais de la commission électorale. Elle dépend aussi des autres partis qui participent aux élections et dont il faut prendre les visions, pas forcément partagées avec le gouvernement ou le JEM, en considération. Il y a une sorte de contradiction avec ces élections. On a l’impression que tout le monde et personne en même temps ne les veut. Pour en revenir à Omar El Bechir, le président soudanais tient absolument à se faire réélire et à se légitimer face à la Cour pénale internationale (CPI). C’est pour cela qu’il pousse à une attitude très conciliante.

Afrik.com : De nombreux observateurs estiment que la paix au Darfour reste pour le régime de Khartoum la meilleure façon de se concentrer sur la menace de sécession du Sud-Soudan. Quel est votre avis là-dessus ?

Roland Marchal :
Je pense que le vrai problème est celui de la légitimité d’Omar el-Bechir. Il a fait énormément de compromis pour qu’il soit réélu. L’ambigüité est qu’on ne sait pas ce qu’il va faire une fois réélu. S’il va tenir ses promesses ou pas. Je cois que s’agissant de l’indépendance du Sud-Soudan, tout le monde s’est fait à cette ’idée. La question porte, maintenant, davantage sur la gestion de l’Etat du Sud-Soudan indépendant. Sur le jour d’après, et les 9 thèmes de l’accord entre le gouvernement de Khartoum et les ex-rebelles du Sud (l’Armée populaire de libération du Soudan, SPLA). Notamment la question du partage des ressources. Je ne suis pas d’accord avec l’idée qui veut que le problème du Darfour soit ainsi lié à celui du Sud-Soudan. Il faut de toute façon régler la question du Darfour.