
Paris. Lundi, 25 mai 2026. Peu d’études universitaires, de recherches approfondies, de statistiques fiables, de chroniques documentées transparaissent sur la fuite des cerveaux au Maroc. La société française est en déficit d’étudiants dans ses filières scientifiques et techniques. Elle manque de 8 000 apprenants en ingénierie. Les Marocains compensent le manque. Il est rare aujourd’hui d’entrer dans un hôpital français sans y croiser un clinicien marocain. Le Maroc a besoin de 32 000 médecins. 700 ingénieurs et 500 médecins formés localement s’expatrient chaque année. L’élitisme, le favoritisme, le népotisme laissent beaucoup d’ambitions sur le bord de la route. Les sirènes occidentales sont terriblement attractives. Les Marocains, généralement doués pour les disciplines scientifiques, sont tentés par le marché mondial des technologies numériques. Comme à l’époque postcoloniale, quand la France avait besoin de main-d’œuvre corvéable à merci, les ingénieurs marocains se recrutent directement à Casablanca. Des séminaires d’embauche se tiennent dans les grands hôtels. La société Sintegra Consulting supervise ces réunions à longueur de semaines. Slogan tentateur : « Accélérez votre carrière en France ». L’École Supinfo des métiers d’informatique de Casablanca place 60 % de ses lauréats à l’étranger. Le visa French Tech permet, dans ces cas d’exception, d’avoir une carte de séjour et de travail en peu de temps.
Au Maroc, les dommages collatéraux sont considérables. 90 % des étudiants marocains sont mentalement prêts pour l’exil. 20 % passent à l’acte. La fuite des cerveaux appauvrit la recherche, affaiblit l’innovation, entraîne une perte irrattrapable de compétences stratégiques. Nul hasard si les deux principales revendications de la GenZ 212 concernent les écoles et les hôpitaux.
Les entreprises marocaines cherchent avant tout le profit au détriment des conditions de travail. Les infrastructures éducatives se perfectionnent sans tenir compte des débouchés. Les pôles d’excellence se multiplient sans retours sur investissements. Les programmes mis en place pour remédier à la situation calamiteuse ne produisent que des résultats négligeables. Les procédures TOKTEN et FINCOME, dotées de sigles hermétiques en vertu du confusionnisme technocratique, sollicitent les cadres nationaux établis à l’étranger pour s’investir dans le développement au Maroc à travers des transferts de connaissances, des missions scientifiques, sans fournir l’infrastructure opérationnelle. Les initiatives se réduisent à des conférences et des colloques stériles. S’il y a une tendance au retour des intellectuels et des techniciens marocains dans leur pays qui se dessine, elle a des raisons politiques, l’ostracisation des instances étatiques françaises.
Le Mouvement GenZ 212 a révélé les raisons structurelles de la fuite des cerveaux, l’absence d’un véritable espace de liberté critique, les blocages institutionnels endémiques, la difficulté de transformer le savoir en projet collectif, l’impossibilité de construire un devenir lisible, la précarisation généralisée de la jeunesse. L’exil des compétences résulte du décalage entre le potentiel humain foisonnant et l’incapacité de le valoriser. GenZ 212 n’est pas une simple protestation de la jeunesse. La vague contestataire est symptomatique d’une profonde crise sociale. GenZ 212 est déroutante pour le système établi par son imprévisibilité, son surgissement inattendu d’une plateforme internétique méconnue, Discord en l’occurrence, sa rapidité. J’ai explicité ailleurs une équation symbolique, floquée sur des tee-shirts de manifestants casablancais, T = A/O × V. T = tension / transformation. A = Aspiration. O = Opportunité. V = vitesse du monde digitalisé. Quand les aspirations augmentent plus vite que les opportunités réelles, la frustration devient explosive. GenZ 212 est une génération rhizomique, horizontale, transversale. Elle est, jusqu’à présent, indomptable, incontrôlable, irrécupérable. Elle paie cher sa rébellion : 2 500 jeunes, parfois des adolescents, croupissent dans les geôles. Elle pousse dans tous les sens, sans programme prédéfini, à partir des périphéries délaissées, mais aussi à partir des classes moyennes déclassées. Cette génération est à la fois audacieuse et paralysée par la peur. Elle réclame fébrilement une dignité existentielle, une place dans le récit national. Elle démythifie la rhétorique politicienne traditionnelle, le langage de bois, les promesses récurrentes, la gouvernance dévissée du vécu quotidien. Mais elle sacralise encore le pouvoir. Elle reste, malgré tout, enfermée dans des logiques algorithmiques. Elle vit comme une libération une aliénation numérique ambivalente, amphigourique, subtile. Elle n’échappe pas aux paradoxalités marocaines. Elle combine insubordination et légalisme, dissidence et loyalisme, insoumission et conformisme. Elle ne s’incarne pas dans des créativités, des inventivités soixante-huitardes. Elle manque d’une théorisation inspiratrice.
La France demeure la principale destination des étudiants marocains. Jusqu’en 1970, le phénomène concerne quelques milliers de personnes issues des élites administratives et bourgeoises. Entre 1970 et 1990, on assiste à une forte augmentation à cause de la massification scolaire et des accords universitaires franco-marocains. À partir de 2000, les étudiants marocains constituent le premier contingent parmi les étudiants africains francophones. L’évolution est particulièrement importante dans les écoles d’ingénieurs. Le Maroc développe fortement ses classes préparatoires. Le cas de l’École polytechnique est édifiant. Depuis 2000, l’établissement français a accueilli plus de 300 étudiants marocains. Un néocolonialisme éducationnel et culturel pernicieux se ramifie dans les relations bilatérales.
Le Maroc s’est doté, dès 1959, de l’École Mohammadia d’Ingénieurs. S’y sont ajoutées plusieurs institutions. L’École Hassania des Travaux Publics, spécialisée dans les infrastructures, l’hydraulique, l’énergie, les travaux publics. L’Institut National des Postes et Télécommunications (INPT) pour les télécommunications et la cybersécurité. L’École Nationale Supérieure d’Informatique et d’Analyse des Systèmes (ENSIAS). L’École Nationale Supérieure des Mines de Rabat pour la géologie, l’énergie, l’électromécanique. L’École Nationale des Sciences Appliquées. Et d’autres antennes accessibles après le baccalauréat à Tanger, à Agadir, à Fès, à Marrakech. Parmi les établissements d’enseignement supérieur dits d’excellence, l’Université Mohammed VI Polytechnique, fondée en 2013 à Ben Guérir, avec le soutien de l’Office Chérifien des Phosphates, axée sur la recherche appliquée et l’innovation. L’Université Internationale de Rabat, créée en 2010 à Technopolis, avec un enseignement en français et en anglais. La School of Aerospace and Automotive Engineering pour l’aéronautique, le spatial, l’automobile, la mécanique avancée, les systèmes embarqués, les transports intelligents. L’Université Cadi Ayyad de Marrakech, créée en 1978, bénie du nom du fameux juriste de Grenade. Cadi Ayyad (1083-1149) est un théologien marocain natif de Ceuta, affilié à l’école malikite, considéré comme l’un des sept saints de Marrakech. L’université s’est taillée une renommée internationale en astronomie grâce à l’Observatoire de l’Oukaïmeden, qui a permis la découverte de plusieurs comètes et objets célestes. L’université internationale anglophone Al Akhawayn, décidée par décret royal en 1993, implantée à Ifrane, en plein Moyen Atlas. Son architecture s’inspire des chalets de montagne. Al Akhawayn adopte le modèle américain, liberal arts. Elle embrasse les disciplines de prédilection du technocratisme, l’ingénierie, l’informatique, l’intelligence artificielle, le management, la finance, le marketing, la communication. Elle se prévaut de ses opportunités professionnelles dans les multinationales. Elle entretient le mythe de la performance et du leadership.
Le Maroc prend en charge, en pure perte, les formations universitaires au profit de l’ancien colonisateur. Selon les données du Conseil national de l’Ordre des médecins, 7 000 praticiens marocains, dont 32 % de femmes, exercent en France depuis 2017, 6 510 en activité régulière, 450 en intermittence. Les inégalités sociales, territoriales s’aggravent. Des régions entières sont laissées à l’abandon. La tragédie d’Agadir et la mort de huit femmes en cours d’accouchement témoignent de l’état lamentable des équipements sanitaires. Le chômage des 18-24 ans culmine à 42 % dans les villes. Les diplômes sont perçus comme des visas pour l’étranger. La réussite, c’est partir. Au classement des meilleures préparations aux grandes écoles françaises, il y a le lycée Sainte-Geneviève de Versailles, le lycée Louis-le-Grand de Paris, et à la sixième place, le lycée d’excellence de Ben Guérir, ouvert en 2015. En 2020, dix-sept de ses élèves sont entrés à l’École polytechnique en France. L’établissement écume un millier de surdoués dans toutes les régions. Il les sélectionne en dehors des canaux officiels. Il leur accorde des bourses. Il les accueille en internat. L’initiative présidée par l’Office Chérifien des Phosphates détonne dans un pays marqué par des inégalités scolaires criantes. Le déficit éducatif marocain est notoire. Selon des chiffres fournis par le Haut-Commissariat au Plan du Maroc, 38 % de la population en milieu rural, 17,3 % en milieu urbain, 32 % des femmes, 17,2 % des hommes sont analphabètes. L’enseignement, comme la médecine, se privatise. Le néolibéralisme prospère aux dépens du service public. Ainsi se décline la société schizophrène marocaine, le meilleur et le pire.
Selon Campus France, les étudiants marocains, au cours de l’année scolaire 2024-2025, sont 42 000 dans les universités françaises, dont 6 000 dans les écoles d’ingénieurs, 8 500 dans les écoles de commerce. Au Maroc, 1 400 000 suivent des études supérieures. Une réserve considérable d’émigration. La France manque de 80 000 ingénieurs par an. Elle puise allégrement ses besoins dans les ressources marocaines. Le médical est le secteur le plus visible de la fuite des cerveaux qui concerne tout autant le génie logiciel, la data science, l’intelligence artificielle. Le Maroc forme 15 000 ingénieurs par an dont certains se retrouvent dans les fintechs de la Silicon Valley, les startups californiennes, les laboratoires d’intelligence artificielle. Ces Marocains, contrairement aux Indiens et aux Chinois, sont moins présents médiatiquement et moins organisés comme lobbys technologiques. Plusieurs Marocains travaillent pour l’aérospatial américain, les projets de satellites. La réputation des ingénieurs marocains est internationalement bien assise : formation mathématique et physique solide, polyglottisme, maîtrise du machine learning, du cloud, du software engineering.
Dans plusieurs universités marocaines, les cours sont dispensés en anglais. Le Maroc s’anglicise, s’américanise, s’atlantise. La révolution numérique fait émerger des modélisations économiques inédites, des désignations organisationnelles inexplorées, des métiers insoupçonnés. Les entreprises AI-native de logiciels d’intelligence artificielle, de modèles génératifs, d’automatisation massive, de forte capacité de scalabilité, les startups deeptech, impliquées dans le calcul quantique, la robotique, les biotechnologies, les data-driven companies, collecteurs de données, analystes en temps réel, utilisateurs de modèles prédictifs, les plateformes créatrices de valeurs par la mise en relation, sont voraces en énergie et en techniciens pointus. Des sommes affolantes sont engagées pour déployer des smart companies, pilotées par l’automatisation, des AI-first companies gérées par l’intelligence artificielle, des data-centric organizations valorisatrices des données, des licornes capitalisées à un milliard de dollars et plus. Ces sociétés exigent des cycles rapides, des expérimentations continues, des équipes flexibles. Les nouvelles fonctions s’appellent data scientist, deep learning engineer, prompt engineer, AI engineer, cloud architect. Les concepts-clés : transformation digitale, intelligence artificielle générative, Big Data, cloud computing, edge computing, industrie 4.0, économie algorithmique, jumeaux numériques. Les entreprises évoluent vers des organisations hybrides humain-intelligence artificielle, des microsociétés ultra-productives. Les prédictions baudrillardiennes s’accomplissent. Cf. Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, éditions Galilée, 1981. Le livre a inspiré la série filmique Matrix des sœurs Lana et Lilly Wachowski. « Le simulacre ne cache pas la vérité. La vérité le masque. Le simulacre est vrai. C’est la carte qui précède le territoire, qui l’engendre. Dissimuler, c’est feindre de ne pas avoir ce qu’on a. Simuler, c’est feindre d’avoir ce qu’on n’a pas. L’un renvoie à une présence, l’autre à une absence. La simulation remet en cause la différence entre le vrai et le faux, le réel et l’imaginaire. »
Voir Mustapha Saha, Jean Baudrillard, mon ami, disponible sur le web.
Les jeunes ingénieurs marocains, en s’immergeant dans l’univers algorithmique, se projettent dans un univers de science-fiction. Il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour constater l’étendue de l’anglicisation des jeunes Marocains. Les références culturelles locales s’érodent. L’américanophilie génère une multiplication d’écoles privées anglophones. Les plateformes comme Netflix, YouTube, Instagram, TikTok inondent les écrans de téléfilms, de musiques, de pratiques consuméristes états-uniennes. J’ai discuté avec des polytechniciens marocains, ils ne jurent que par le paradigme américain. Les Marocains adoptent les méthodes libérales de management, les logiques des start-ups. Le traité de libre-échange Maroc-États-Unis de 2004 officialise l’alignement politique, diplomatique, géostratégique. Les jeunes Marocains des grandes villes usent et abusent des anglicismes : crush, deadline, challenge, mood, selfie, feedback. La darija, le français, l’anglais s’amalgament dans un jargon d’initiés. L’individualisme s’affirme à coups de storytelling personnels. Les malls, les food courts, les coffee shops essaiment. La mode épouse le streetwear, les sneakers, les hoodies, les casquettes. Les comportements se standardisent. Le rap marocain reprend les codes visuels américains. Même GenZ 212 est tombée dans ce travers. On ne peut mieux définir la schizophrénie marocaine. Le jeune diplômé type travaille dans une start-up, écoute du rap américain, parle anglais sur TikTok.
Les jeunes Marocains, dans leur euphorie technicienne, n’ont pas conscience des enjeux, à moyen et long terme, de leur déracinement, de leur rupture profonde avec leurs attaches sociales, historiques, culturelles, symboliques. Dans ma thèse Psychopathologie sociale des populations déracinées, j’ai défini le déracinement comme une pathologie sociale, un démembrement de l’entité collective. Le déracinement ne se rapporte pas uniquement à l’éloignement géographique. Il remet en cause les repères existentiels, l’ancrage culturel, la proximité dynamisante des relations quotidiennes, la stabilité psychique. J’ai observé chez de jeunes exilés, en situation de désenchantement, des syndromes de désorientation, d’anxiété, de dépression diffuse. Cette souffrance psychosomatique trahit une désorganisation sociale intériorisée. Dans les pays occidentaux, l’urbanisme technocratique, signalétique, sécuritaire, disciplinaire, maintient les citadins sous pression permanente. La ville anxiogène désaxe l’exilé. Les nouveaux métiers numériques décrochent leurs exerçants des réalités palpables. Les jeunes expatriés, réduits à leurs fonctions techniques, séparés de leur territoire, de leur histoire, de leur mémoire, plongés dans un espace urbain sans repères, se retrouvent désarmés face à leurs désillusions. L’acculturation les guette. Il ne s’agit pas ici de prôner un retour nostalgique aux origines. Il s’agit de constater la négation par le technocratisme de la diversité. Le problème se situe au niveau du déracinement sans reconnaissance publique, l’anonymisation psychologique, l’isolement mental. Les jeunes Marocains, fiers de leurs pertinences, ignorent leurs incohérences. Combien parmi eux ont lu et compris Les Damnés de la terre de Frantz Fanon, éditions François Maspero, 1961. La fuite des cerveaux retombe dans l’aliénation coloniale.
Le départ des diplômés, brain drain, est toujours une perte pour le pays d’origine, un gain pour la terre d’accueil. L’économiste américain Gary Becker (1930-2014), théoricien du capital humain, considère les connaissances, les compétences, comme un capital économique au même titre que les machines. Investir dans une personne, financer ses études, sa formation professionnelle, son apprentissage d’une langue, son acquisition d’expériences pratiques, intensifie sa productivité future. La logique des incitations s’applique ainsi à l’ensemble des vivants. L’éducation est réduite à une simple question de rentabilité. S’occultent les inégalités sociales. Les attitudes sociales deviennent des marchandises. Jean-Paul Sartre aurait crié à la chosification de l’être humain. Dans l’économie de marché, la conscience libre est transformée en objet figé. Les ingénieurs exilés cherchent une seule chose, la réussite sociale. À ma connaissance, il n’y a pas chez eux de mouvement social. Ils sont des exécutants au sens propre. Ils sont déterminés, une fois pour toutes, par leurs fonctions techniques. Les Marocains dans les start-ups sont loués pour leur adaptabilité, autrement dit pour leur passivité psychologique. Ils sont regardés par leurs supérieurs comme des objets. Ils sont aliénés par les privilèges matériels. Leurs discours trahissent leur mauvaise foi. Ils s’appliquent à eux-mêmes une nouvelle forme de servitude volontaire, dans les mêmes termes décrits par Étienne de La Boétie au seizième siècle.
Le concept de réification, Verdinglichung en allemand, littéralement transformation en chose, est central chez Karl Marx et Georg Lukács (1885-1971). La réification désigne le phénomène qui fait apparaître les relations humaines, sociales, économiques, culturelles, historiques comme des choses naturelles, objectives, indépendantes des individus qui les produisent. La réification est intrinsèquement liée au développement du capitalisme à travers l’industrialisation, la généralisation du salariat, la dictature du marché. Les produits du travail humain semblent, dans ce processus, acquérir une existence autonome. C’est le même mécanisme qui se renouvelle avec la logicisation de toutes choses, l’automatisation, la robotisation, la cognition artificielle. Au commencement, le fétichisme de la marchandise. Les rapports entre humains prennent la forme de rapports entre choses. La force de travail se vend comme une chose. L’exploitation est représentée comme un échange neutre entre marchandises. Les créations humaines dominent leurs créateurs. La réification est étroitement liée à l’aliénation. Le salarié dissocié de son travail ne contrôle ni sa production, ni ses finalités. Son activité est mécanique, machinale, abstraite. Il est étranger à la société et à lui-même. Il est incapable de dépasser sa condition. Georg Lukács fait de la réification un concept majeur dans Histoire et conscience de classe, 1922, réédition en français, dans une traduction de Kostas Axelos, éditions de Minuit, 1960. Voir aussi Henri Lefebvre, Lukács 1955, éditions Aubier, 1992. L’objectivisme est une idéologie bourgeoise. Le capitalisme ne transforme pas seulement les objets. Il bouleverse aussi la manière de penser. Il rend tout quantifiable, y compris les affectivités, les désirs, les sentiments, les sensibilités, les impressions, les goûts, les inclinations. Le marketing, la publicité, le marchandisage se chargent des conversions lucratives. L’humain, son corps, son esprit, sa conscience, ne sont plus que des choses mesurables, chiffrables, monnayables. Les institutions sociales, les divisions du travail, les fragmentations pyramidales, les inégalités sont perçues comme des dispositions immuables, imprescriptibles, inchangeables alors qu’elles ne sont que des constructions historiques. Les ingénieurs marocains, sans s’en rendre compte, sont des techniciens de la réification.
Pour le sociologue américain Immanuel Wallerstein (1930-2019), le système-monde est constitué de trois zones : le centre, la semi-périphérie, la périphérie. La fuite des cerveaux est une conséquence structurelle du capitalisme mondial. Les pays du centre attirent les travailleurs hautement qualifiés grâce aux salaires élevés, aux infrastructures scientifiques bien équipées, aux opportunités professionnelles. La fuite des cerveaux renforce la domination du centre, entrave le développement des périphéries. Le centre accumule le savoir, le capital et l’innovation. La périphérie s’enfonce dans le développement du sous-développement. Cf. André Gunder Frank, Le développement du sous-développement, éditions François Maspero, 1972. Les inégalités mondiales se reproduisent indéfiniment. À la Silicon Valley, on parle de diasporas scientifiques. L’historien et philosophe camerounais Achille Mbembe analyse les mobilités migratoires comme des aboutissements des déséquilibres mondiaux. Les expatriations des intellectuels africains ne relèvent pas d’options individuelles. Elles proviennent d’un système mondial inégal où les ressources et les savoirs sont concentrés dans les pays occidentaux. La captation des compétences est un héritage colonial. La prédation intellectuelle va de pair avec la rapacité économique. Cf. Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, éditions Karthala, 2000. Samir Amin, L’Impérialisme et le développement inégal, éditions de Minuit, 1976. Samir Amin, La faillite du développement en Afrique et dans le tiers monde, 1989.
J’ai développé autrefois une approche de l’exil créateur, où la création littéraire, philosophique, artistique, peut produire des chefs-d’œuvre en demeurant frustrative. Je pense à l’exil créatif, terminé par une tragédie, de Jilali Gharbaoui (1929-1971), ami d’Ahmed Sefrioui, d’Henri Michaux, de Pierre Restany, découvert mort en avril 1971 sur un banc du Champ-de-Mars. Voir Mustapha Saha, La véritable sépulture de Jilali Gharbaoui, disponible sur le web. Je pense à l’exil créateur de Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995), son isolement, sa marginalisation après son retour en 1979 au Maroc. Voir Mustapha Saha, Mohammed Khaïr-Eddine, le poète médusé, disponible sur le web. L’exil anthropologique n’est pas forcément géographique. Des exilés culturels peuvent se sentir étrangers dans leur propre pays. C’est le cas notamment des émigrés revenus sur leur terre natale. Mais aussi des écrivains, des poètes, des artistes qui ne se reconnaissent pas dans leur environnement. La fuite des cerveaux relève du déracinement qui teinte toute chose vécue de superficialité. L’émigré, quelle que soit sa condition sociale, économique, intellectuelle, est toujours assis entre deux chaises, entre deux langues, entre deux mémoires, entre deux imaginaires, entre deux perceptions du monde. Il n’habite pas un territoire symbolique stable. Les plus endurants transforment leur rupture existentielle en source d’inspiration. Leurs déchirures les fécondent. L’individu déplacé développe une conscience altéritaire. La révolution internétique abolit les frontières, les barrières spatiales, temporelles, communicationnelles. Dans la société technocratique atomisante, l’exil créateur devient une résistance, une manière de se reconstruire après fragmentation mentale. Se réalise, comme en Mai 68, une improbabilité salutaire : la fertilisation artistique de la vie, la bonification de l’espace urbain, la libération de l’imaginaire dans les marges, les passages, les zones de transition. Une ouverture sur des horizons inespérés pour l’exilé hyperconnecté, béquillé d’écrans portatifs, l’hyperconnecté, écartelé entre réseaux, entre identifications multiples, confronté à l’absence de repères.
Mustapha Saha.
Sociologue.



