
Après les auditions du 30 juin 2026 à Paris, et à quelques mois du Sommet de Phnom Penh, une question dépasse désormais les personnes et les candidatures. Elle touche à la cohérence même du projet francophone.
Depuis plusieurs décennies, l’Organisation internationale de la Francophonie s’est progressivement affirmée comme un acteur politique à part entière. Elle accompagne des transitions démocratiques, déploie des missions d’observation électorale, intervient dans la prévention des crises, défend l’État de droit, soutient les processus de paix et promeut une gouvernance plus inclusive. Cette force politique reconnue à l’Organisation surtout sous le mandat du Président Diouf était centrale dans un espace de 90 États et gouvernements répartis sur les cinq continents.
Mais cette légitimité politique supposait une condition fondamentale : l’exemplarité.
Or c’est précisément sur ce terrain que la Francophonie se retrouve aujourd’hui confrontée à plusieurs contradictions dont elle ne pourra durablement faire l’économie.
La première concerne sa crédibilité comme acteur de médiation.
L’Organisation aspire à jouer aujourd’hui, plus que par le passé, un rôle décisif dans la prévention et la résolution des conflits. Tous les candidats ont fait part belle dans leurs visions. Pourtant, au moment même où la région des Grands Lacs demeure l’un des principaux foyers de tension du continent africain, l’hypothèse d’une direction incarnée par l’un des protagonistes directement associés à cette crise soulève inévitablement une question de neutralité et de légitimité.
La question est aussi institutionnelle. Une organisation multilatérale peut-elle exercer pleinement une fonction de médiation lorsque sa direction est perçue, à tort ou à raison, comme appartenant à l’un des pôles d’un conflit majeur ? Dans les organisations internationales, la neutralité n’est jamais seulement une réalité. Elle est aussi une perception indispensable à l’efficacité diplomatique.
La deuxième contradiction touche au principe même de l’alternance.
Central a l’état de droit. Depuis sa création, la Francophonie n’a cessé d’encourager les États membres à renforcer leurs institutions, à respecter les équilibres démocratiques et à favoriser le renouvellement des responsabilités publiques. Elle n’a d’ailleurs pas hésité à mettre au bas beaucoup d’états africains, en suspendant certains conformément aux déclarations de Bamako et de Saint Boniface.
Alors, comment continuer à porter ce message avec force si l’organisation elle-même donne le sentiment que les règles d’alternance peuvent devenir variables selon les circonstances ? Le débat dépasse ici la question juridique. Il concerne avant tout la cohérence politique. Une institution internationale tire une grande partie de son autorité de sa capacité à s’appliquer à elle-même les principes qu’elle recommande aux autres. Car l’exemplarité constitue son premier instrument d’influence.
Une troisième interrogation concerne la gouvernance interne.
Plusieurs observateurs, anciens responsables et agents ont, ces dernières années, évoqué la nécessité de moderniser les méthodes de management de l’organisation, de renforcer la circulation de l’information et de développer une culture davantage fondée sur la confiance, le dialogue et la valorisation du capital humain. La encore tous les candidats en reconnu la nécessité.
Toutes les grandes organisations connaissent des tensions internes. La véritable question est celle de leur capacité à les reconnaître, à les traiter et à transformer leur gouvernance. Comment promouvoir une gouvernance ouverte auprès des États membres si cette exigence n’est pas également visible au sein de l’institution elle-même ?
Une quatrième contradiction touche désormais aux enjeux environnementaux.
La Francophonie s’est progressivement imposée comme un acteur engagé dans la lutte contre le changement climatique, la préservation de la biodiversité et la promotion du développement durable. Ces priorités correspondent aux attentes d’une grande partie des États membres, notamment les États insulaires particulièrement exposés aux conséquences du dérèglement climatique.
Dans ce contexte, les exigences de sobriété environnementale concernent également les institutions internationales elles-mêmes. La multiplication des déplacements internationaux, leur fréquence et leur empreinte carbone deviennent désormais des sujets de débat qui concernent l’ensemble du système multilatéral, bien au-delà de la seule Francophonie. Les citoyens attendent désormais des organisations qu’elles appliquent à elles-mêmes les standards qu’elles encouragent auprès des gouvernements.
De la question du rassemblement
Enfin, une dernière question traverse aujourd’hui de nombreuses capitales francophones : celle du rassemblement. La Francophonie est née d’une intuition visionnaire. Créer un espace où des États aux histoires, aux cultures et aux intérêts parfois divergents puissent continuer à dialoguer grâce à une langue en partage. Sa vocation première n’était pas de produire des lignes de fracture supplémentaires. Elle est de maintenir des ponts lorsque les relations bilatérales devenaient plus difficiles.
Or plusieurs États membres expriment aujourd’hui le souhait de voir émerger une organisation davantage capable de fédérer que de polariser, davantage tournée vers la construction de compromis que vers l’installation de rapports de force durables. Le contexte international d’aujourd’hui est marqué par le retour des rivalités géopolitiques. Cette fonction de rassemblement devient ainsi probablement la mission la plus stratégique de l’Organisation. Elle requiert tactique et agilité en lieu et place de la rigidité, du conformisme imposé et d’une verticalité incompressible entre ses organes.
Modèle de gouvernance que les États membres souhaitent promouvoir
Si l’Institut Francophone de Développement ne se parle pas à TV5 Monde, ou que l’Agence des Universités Francophones ne travaille pas en intelligence avec l’IFEF. Il y a problème. Toutes ces contradictions convergent vers une même conclusion. Le véritable enjeu de cette élection n’est peut-être pas de savoir qui dirigera l’Organisation internationale de la Francophonie, car ce sera sans la personnalité la moins clivante des candidats. Le véritable enjeu c’est de déterminer quel modèle de gouvernance les États membres souhaitent désormais promouvoir.
Une Francophonie qui demande aux autres d’être exemplaires devra accepter d’être jugée selon les mêmes critères. C’est à cette condition qu’elle pourra continuer à parler avec autorité de démocratie, de médiation, de développement durable, de bonne gouvernance et de coopération internationale. Car, les organisations multilatérales ne sont plus seulement évaluées sur leurs déclarations. Elles le sont de plus en plus sur leur propre capacité à incarner les valeurs qu’elles défendent.
Mahamat Youssouf Djerane, Essayiste et Sociologue




