La France doit reconnaître le crime d’Etat du 17 octobre 1961

La Ligue française des droits de l’Homme (LDH) tient samedi un rassemblement, aux côtés de plusieurs associations, à Paris (17h), place Saint-Michel, pour commémorer le massacre du 17 octobre 1961 commis par la police française contre des Algériens, à Paris. Loin de la reconnaissance attendue, la LDH craint une réhabilitation du passé colonial français. Notamment à travers la création de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, la réhabilitation de l’OAS et les restrictions faites aux historiens sur l’accès à certaines archives de la colonisation.

Vérité et justice. La Ligue française des droits de l’Homme (LDH) tient samedi un rassemblement, aux côtés de plusieurs autres associations, à la place Saint-Michel de Paris (17h) pour commémorer le massacre du 17 octobre 1961, où plusieurs dizaines d’Algériens sortis manifester pacifiquement pour leur droit à l’indépendance furent tués par la police de Maurice Papon, des milliers d’autres torturés, emprisonnés, déportés vers des camps en Algérie. Quarante-huit ans après le drame, l’Etat français ne se contente pas de taire ce crime d’Etat, mais mène une politique de réhabilitation rampante du passé colonial français, s’inquiète Gilles Manceron, spécialiste du colonialisme français et rédacteur en chef de la revue de la Ligue de droits de l’Homme.

Afrik.com : Dans votre appel au rassemblement de samedi, vous mettez en garde contre la politique de réhabilitation du passé colonial de la France menée par le président Sarkozy. En quoi consiste celle-ci ?

Gilles Manceron : L’effort de réhabiliter la colonisation s’est manifesté par le vote de la loi du 23 février 2005, dont l’alinéa 4 voulait inciter les enseignants à promouvoir « les aspects positifs de la colonisation ». L’alinéa 4 a été retiré par le président Chirac suite à la mobilisation d’un grand nombre d’historiens. Mais durant la campagne électorale de 2007, le candidat Nicolas Sarkozy avait cultivé la nostalgie du colonialisme français, de manière très habile. II avait multiplié les déclarations dans ce sens, notamment au cours de ses meetings dans le Midi de la France. L’idée de réhabiliter la colonisation française devait être traduite par la mise en œuvre de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie.

Afrik.com : Vous vous êtes, justement, exprimé contre la création de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie. En quoi représente-t-elle une menace pour le travail des historiens ?

Gilles Manceron : La création de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie figure dans l’article 3 de cette même loi du 23 février 2005. Le Président Chirac ne l’avait pas retiré, ni mis en oeuvre. Nicolas Sarkozy a dit qu’il le ferait. Le Premier ministre François Fillon avait déclaré en septembre 2007 qu’il créerait cette fondation. Le Secrétaire d’Etat à la Défense et aux Anciens Combattants, Hubert Falco, qui est aussi maire de Toulon, a lui aussi annoncé sa création récemment. Cette fondation a été instaurée par une loi demandée par des lobbys de nostalgiques de la colonisation. Il y a beaucoup de chercheurs issus ou originaires d’anciens pays colonisés qui travaillent sur la guerre d’Algérie en France. Et souvent, il y a des rencontres dans ce domaine entre chercheurs de la rive Nord et la rive Sud de la Méditerranée. Je ne pense pas qu’une institution portée par un discours idéologique, voulue par des associations de nostalgiques de l’Algérie française, puisse offrir aux historiens la possibilité de travailler librement sur la guerre d’Algérie.

Afrik.com : La loi sur les archives de 2008 risque de compliquer davantage le travail des historiens, particulièrement sur la répression sanglante du 17 octobre 1961…

Gilles Manceron : Les archives représentent un problème essentiel pour la recherche. La nouvelle loi sur les archives, votée en 2008, raccourcit les délais pour l’accès à certains documents, mais les rallongent à 60 ans s’agissant des archives judiciaires sur la fin de la période coloniale, où l’on pourrait trouver des textes d’instruction de procès contre des personnes qui ont été amnistiées par la suite. Cette loi cherche à protéger les ultras de la colonisation, en particulier les anciens de l’OAS. Le problème d’accès à ces archives se trouve donc posé pour la répression du 17 octobre 1961. Le texte comporte, de plus, une mention très bizarre sur « la protection de la vie privée », et empêche les historiens de parler de tel acte commis par telle personne. Il est très clair qu’elle vise à « protéger » certaines personnes contre la recherche.

Afrik.com : Vous souhaitez que la France reconnaisse officiellement un crime d’Etat. Quelle forme prendrait cette reconnaissance ?

Gilles Manceron : Il ne s’agit pas de repentance. Il faut que la France prenne acte des travaux des historiens sur la répression du 17 octobre 1961, et sur l’histoire de la guerre d’Algérie. Il y a quand même des travaux sur ces évènements. L’Etat ne peut rester dans le déni comme il l’avait fait à l’époque des faits. Il faut qu’il y ait une reconnaissance officielle du crime commis par l’Etat les 17 et 18 octobre 1961.

Afrik.com : Que sait-on sur le nombre des victimes aujourd’hui ?

Gilles Manceron : L’historien Jean-Luc Einaudi, qui a consacré un certain nombre d’ouvrages à la guerre d’Algérie, parle de 200 morts au moins. Il est en outre difficile d’établir un bilan précis. Il y a aussi eu beaucoup de gens emprisonnés et des déportations vers l’Algérie.

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