La Côte d’Ivoire veut lancer sa propre IA


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Intelligence artificielle
Intelligence artificielle

Le gouvernement ivoirien vient d’annoncer un projet ambitieux : doter le pays d’une IA typiquement ivoirienne. Une façon pour le pays d’Alassane Ouattara de donner corps à ses ambitions numériques.

Développer une intelligence artificielle (IA) nationale, pensée pour les besoins de la Côte d’Ivoire, intégrant ses réalités culturelles, économiques, juridiques et administratives. Telle est l’ambition du gouvernement ivoirien affichée dans l’annonce faite, ce 2 mai, par le ministre de la Transition numérique et de la Digitalisation, Djibril Ouattara. Concrétiser une telle ambition implique toutefois quelques préalables : la capacité financière de l’État, la disponibilité des données, la qualité des infrastructures numériques, la formation des compétences locales.

Une IA conçue pour les réalités ivoiriennes

Selon les déclarations du ministre Djibril Ouattara, l’objectif que s’est donné le gouvernement, c’est de bâtir une IA « qui tienne compte de la culture ivoirienne », valorise la recherche nationale et intègre le cadre législatif et réglementaire local. Cette orientation s’inscrit dans la tendance mondiale des modèles d’IA spécialisés, adaptés à des langues, usages ou secteurs précis. Plutôt que de dépendre uniquement d’outils conçus en États-Unis, en Chine ou en Europe, Abidjan veut disposer d’un système capable de comprendre les spécificités ivoiriennes : organisation administrative, fiscalité, législation, réalités agricoles, habitudes de consommation et potentiellement les langues locales.

Miser sur l’agriculture et le cacao

Le gouvernement ivoirien évoque déjà des applications sectorielles, notamment pour l’agriculture et les produits stratégiques comme le cacao. Il vise notamment à « créer une IA qui soit spécifique à l’agriculture, aux produits comme le cacao… quelque chose qu’on ne pourra obtenir nulle part ailleurs qu’en Côte d’Ivoire », à en croire le ministre de la Transition numérique. Ce choix n’a rien d’anodin. La Côte d’Ivoire demeure l’un des premiers producteurs mondiaux de cacao, secteur vital pour son économie.

Une IA spécialisée pourrait aider à :

  • prévoir les rendements agricoles ;
  • détecter les maladies des cultures ;
  • optimiser les chaînes logistiques ;
  • suivre les prix internationaux ;
  • améliorer la traçabilité ;
  • accompagner les coopératives agricoles.

Si ces promesses se concrétisent, la technologie pourrait dépasser le simple cadre urbain pour toucher directement l’économie réelle et les zones rurales.

La question centrale des données et du nerf de la guerre

Mais développer une IA nationale suppose une matière première essentielle : les données. Pour entraîner un système performant, il faut des volumes massifs d’informations fiables, structurées et numérisées. Le ministre a lui-même reconnu l’ampleur du chantier. Il faudra numériser une partie importante des ressources nationales : archives administratives, documents juridiques, bases statistiques, contenus éducatifs, recherches universitaires, données agricoles et informations économiques. Autrement dit, l’IA ivoirienne dépendra d’abord de la réussite d’une transformation numérique plus large de l’État et de la société. Sans données de qualité, le projet risque de rester symbolique.

Toujours par rapport à la question des données, le gouvernement ivoirien annonce la construction de centres de données (datacenters), indispensables pour stocker les informations, sécuriser les services publics numériques et héberger localement certains outils stratégiques. Ce point paraît crucial, dans la mesure où de nombreux pays africains dépendent encore d’infrastructures hébergées à l’étranger, ce qui pose des enjeux de souveraineté, de coûts et de cybersécurité. Le projet global de numérisation évoqué par les autorités ivoiriennes s’étalerait sur trente ans, pour un montant supérieur à un milliard de dollars américains.

Former les talents dès l’école primaire

Autre axe annoncé : la formation. Le gouvernement projette d’initier les enfants aux nouvelles technologies dès l’école primaire. Une stratégie cohérente à long terme, car la réussite de l’IA dépendra moins des machines que des compétences humaines : développeurs, ingénieurs, juristes du numérique, spécialistes cybersécurité, data scientists, enseignants et entrepreneurs. Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est double : préparer la jeunesse aux métiers de demain et éviter une dépendance totale aux expertises étrangères.

Et sur ce chemin, la Côte d’Ivoire n’avance pas seule. Plusieurs pays africains investissent déjà dans l’intelligence artificielle, les services numériques ou les hubs technologiques. Au nombre de ces pays, il faut citer le Maroc, le Rwanda, le Kenya, le Nigeria ou encore l’Afrique du Sud. Pour Abidjan, l’intérêt est donc aussi géopolitique : devenir un pôle numérique francophone majeur en Afrique de l’Ouest.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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