RSE en Afrique : Loukman Lanignan plaide pour un modèle adapté aux réalités locales


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Loukman Lanignan - Lacademia fondateur - RSE en Afrique

Alors que les enjeux de responsabilité sociétale et d’inclusion s’imposent dans les stratégies d’entreprise, l’Afrique avance à son propre rythme. Entre contraintes structurelles et innovations sociales, le continent développe des approches singulières. Consultant en RSE et fondateur engagé, Loukman Lanignan défend une vision ancrée dans le réel. Pour Afrik.com, il revient sur les défis, mais surtout sur les opportunités à saisir.

Afrik : Pouvez-vous revenir sur votre parcours et ce qui vous a conduit à vous spécialiser dans la RSE et les enjeux d’inclusion ?

Je m’appelle Loukman LANIGNAN, je suis juriste de formation et diplômé en sciences politiques.

Je me suis orienté vers la RSE par choix stratégique : à l’époque, le sujet était encore peu structuré en Afrique, alors même qu’il allait devenir central. J’ai donc fait le pari de me former en France pour acquérir une expertise solide, avec l’objectif clair de la réinvestir au Bénin et plus largement en Afrique de l’Ouest.

Aujourd’hui, mon travail consiste à transformer une RSE encore souvent perçue comme accessoire en un levier concret de performance, de gestion des risques et d’impact pour les organisations.

On parle beaucoup de RSE en Europe. Où en est réellement l’Afrique aujourd’hui sur ces sujets ? L’Afrique doit-elle suivre les modèles occidentaux ou inventer sa propre approche ?

La RSE est encore un sujet émergent en Afrique, mais il faut relativiser : même en Europe, elle ne s’est réellement structurée que depuis une vingtaine d’années, notamment avec la Loi NRE.

Le véritable enjeu en Afrique n’est donc pas le retard, mais le risque de mimétisme. Aujourd’hui, il n’existe pas encore de cadre structurant à l’échelle régionale malgré des initiatives comme celles de l’OHADA (Note 35) et les dynamiques restent encore fragmentées.

Pour autant, c’est aussi une opportunité. L’Afrique peut construire une RSE plus pragmatique, directement alignée sur ses réalités économiques et sociales, sans reproduire les limites des modèles occidentaux.

Au Bénin, par exemple, des travaux sont en cours pour structurer une politique nationale. C’est un signal positif : on passe progressivement d’un sujet périphérique à un enjeu stratégique.

Vous êtes particulièrement engagé sur les questions de handicap. Pourquoi ce sujet reste-t-il encore marginal dans les politiques publiques et les entreprises africaines ? Quelles actions concrètes peuvent être mises en place rapidement pour améliorer l’inclusion ?

Je suis personnellement concerné par le handicap depuis l’enfance, et c’est ce qui structure mon engagement aujourd’hui. Mais au-delà de mon parcours, ce que j’observe surtout, c’est un décalage profond entre les discours et la réalité.

Le handicap reste marginal en Afrique, non pas par manque de talents, mais par manque de volonté concrète des organisations. Pendant longtemps, on a réduit le sujet à une logique d’assistance. Or, le vrai enjeu aujourd’hui, c’est l’employabilité.

Depuis 2019, à travers mon engagement (via l’association Société Inclusive), nous avons accompagné plus d’une cinquantaine de jeunes en situation de handicap vers l’emploi au Bénin. Ce sont des profils qualifiés, formés, opérationnels mais qui restent invisibles pour les recruteurs.

Les actions concrètes sont connues : former les recruteurs, adapter les processus de recrutement, et surtout passer d’une logique de sensibilisation à une logique d’engagement. Le cadre existe déjà, notamment avec la Loi n°2017-06 du 29 septembre 2017. Le véritable enjeu maintenant, c’est son application, voire l’introduction d’obligations plus contraignantes.

Peut-on considérer l’inclusion comme un levier économique et non uniquement social ?

Loukman Lanignan - Lacademia fondateur - Baromètre RSE en Afrique

L’inclusion n’est pas uniquement un enjeu social, c’est un levier économique direct.

Aujourd’hui, environ 16 % de la population mondiale est en situation de handicap selon l’Organisation mondiale de la santé. La vraie question est simple : est-ce qu’on considère ces millions de personnes comme une charge… ou comme un potentiel économique ?

En favorisant leur employabilité et leur accès à l’entrepreneuriat, on élargit la base productive d’un pays. On crée de la valeur, du revenu, et donc du pouvoir d’achat. À l’inverse, les exclure, c’est organiser une perte sèche pour l’économie.

L’enjeu aujourd’hui est donc clair : passer d’une logique d’assistance à une logique d’investissement. L’inclusion, bien pensée, n’est pas un coût c’est un marché et un levier de croissance encore largement sous-exploité.

Avec votre initiative “Société Inclusive”, quels résultats concrets avez-vous observés sur le terrain ?

A travers l’association Société Inclusive, notre approche est simple : sortir d’une logique de sensibilisation pure pour aller vers des résultats mesurables. À ce jour, plus d’une cinquantaine de jeunes ont été accompagnés vers l’emploi au Bénin, grâce à des dispositifs de préparation opérationnelle coaching, simulations d’entretien avec des DRH, et mise en relation directe avec les entreprises.

Notre projet le plus structurant est le programme HANDINUM, développé avec Simplon Bénin. Il forme des jeunes en situation de handicap aux métiers du numérique, avec un objectif clair : l’insertion professionnelle. Et aujourd’hui, la majorité des bénéficiaires trouvent une place en entreprise.

Ce que cela démontre, c’est que lorsque l’on passe d’une logique d’intention à une logique d’exécution, l’inclusion devient une réalité concrète, et non plus un discours.

Le numérique est souvent présenté comme un accélérateur d’inclusion. Est-ce réellement le cas en Afrique ? Le programme Handinum que vous avez évoqué n’est-il pas une exception ?

Oui, le numérique est un levier puissant d’inclusion, notamment pour les personnes en situation de handicap.

Il permet de contourner certaines barrières physiques et d’ouvrir l’accès à des opportunités professionnelles, parfois à distance, voire à l’international. Aujourd’hui, un jeune basé à Cotonou peut travailler pour des clients à Paris, Londres ou Dubaï. C’est une transformation majeure.

Mais il faut rester lucide : le numérique peut aussi devenir un facteur d’exclusion. L’accès à l’électricité, le coût des équipements, la qualité de la connexion ou encore les compétences digitales restent des freins majeurs dans de nombreux contextes africains.

Le vrai enjeu n’est donc pas seulement de promouvoir le numérique, mais de le rendre réellement accessible. Bien pensé, c’est un accélérateur d’inclusion. Mal maîtrisé, c’est un amplificateur d’inégalités.

Quelles différences majeures constatez-vous entre la France et les pays africains dans la prise en compte du handicap ?

La différence entre la France et les pays africains est d’abord structurelle.

En France, l’inclusion est encadrée par des obligations légales, avec des mécanismes contraignants pour les entreprises. En Afrique, les cadres existent parfois comme la Loi n°2017-06 du 29 septembre 2017, mais leur application reste encore limitée.

La deuxième différence est culturelle. En Afrique, le handicap est encore largement perçu sous un prisme social ou caritatif, là où il est progressivement abordé comme un enjeu de performance et de diversité en Europe.

Enfin, il y a une différence opérationnelle. En France, les dispositifs d’accompagnement sont structurés et accessibles. En Afrique, ils reposent encore beaucoup sur des initiatives individuelles ou associatives.

Cela dit, ce que j’observe aujourd’hui est encourageant : au Bénin, de plus en plus d’entreprises passent d’une logique d’aide à une logique de recrutement. Elles viennent chercher des profils. C’est un basculement important.

À quoi pourrait ressembler une Afrique réellement inclusive dans 10 ans ?

Dans dix ans, une Afrique réellement inclusive, ce serait une Afrique où le handicap n’est plus un sujet à part, mais une réalité intégrée dans tous les systèmes.

Concrètement, cela veut dire des personnes en situation de handicap présentes à tous les niveaux : dans l’emploi, dans l’entrepreneuriat, mais aussi dans les sphères de décision. Une Afrique où l’inclusion ne repose plus sur la bonne volonté, mais sur des mécanismes structurés.

Cela passera nécessairement par des cadres plus contraignants, y compris à l’échelle régionale au niveau de la CEDEAO ou de l’Union africaine pour garantir un socle minimum d’intégration dans l’emploi.

L’objectif est simple : faire en sorte que chacun puisse contribuer pleinement à la vie économique, sociale et politique de son pays.

Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs africains aujourd’hui ?

Le sujet du handicap n’est pas un sujet social secondaire, c’est un enjeu économique et stratégique.

Aujourd’hui, environ 16 % de la population est concernée. La vraie question est donc la suivante : peut-on se permettre d’exclure une telle part de talents dans des économies qui cherchent à croître ?

La responsabilité des décideurs est claire : passer du discours à l’action. Cela suppose d’appliquer les cadres existants, de renforcer les politiques publiques et d’envoyer un signal fort aux entreprises.

L’inclusion n’est pas une option. C’est une condition de développement.

Voir le site de l’Acadamia, référence RSE en afrique de l’Ouest

Maceo Ouitona
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Maceo Ouitona est journaliste et chargé de communication, passionné des enjeux politiques, économiques et culturels en Afrique. Il propose sur Afrik des analyses pointues et des articles approfondis mêlant rigueur journalistique et expertise digitale
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