
Entre promesses d’investissements, discours sur un « partenariat d’égal à égal » et offensive diplomatique en Afrique de l’Est, le président français, Emmanuel Macron, multiplie les gestes pour tenter de redéfinir la relation entre la France et le continent africain. Après le sommet Afrique-France de Nairobi, au Kenya, le chef de l’État français a poursuivi sa tournée africaine par une escale chargée de symboles en Éthiopie, où il doit rencontrer le Premier ministre, Abiy Ahmed, et prononcer, pour la première fois, un discours au siège de l’Union africaine à Addis-Abeba.
Depuis quelques jours, le président Emmanuel Macron séjourne en terre africaine où il a pris part au sommet Africa Forward tenu lundi et mardi. Le dirgeant français a profité de cette occasion pour parcourir quelques pays du continent en vue de resserrer les liens de plus en plus distendus entre son pays et bien des États africains. Parmi ces pays choisis figure l’Éthiopie. Et derrière cette séquence diplomatique soigneusement orchestrée, beaucoup voient une véritable opération de reconquête politique et économique d’un continent où l’influence française s’est considérablement affaiblie ces dernières années.
Une nouvelle stratégie pour tourner la page de la « Françafrique »
Le sommet « Africa Forward », organisé à Nairobi, rompt avec une tradition de longue date : pour la première fois, cette grande rencontre France-Afrique s’est tenue dans un pays anglophone, le Kenya, signe évident de la volonté de Paris de sortir du pré carré francophone traditionnel. Depuis quelques années, la France essuie des revers diplomatiques et militaires sur le continent. Du Mali au Niger, en passant par le Burkina Faso ou le Tchad, les autorités françaises ont vu leur présence militaire contestée, leurs troupes parfois expulsée, sur fond de montée du sentiment antifrançais et d’influence croissante de la Russie.
Face à cette réalité, Emmanuel Macron tente désormais de modifier profondément l’image de la France en Afrique. À Nairobi, il a insisté sur la nécessité de construire des relations fondées sur « la souveraineté », « le respect mutuel » et « le co-investissement », plutôt que sur l’aide traditionnelle. Le Président français a annoncé près de 23 milliards d’euros d’investissements destinés à plusieurs secteurs stratégiques : énergie, intelligence artificielle, agriculture ou encore santé. Cette offensive économique vise aussi à repositionner Paris dans cette Afrique en pleine transformation où la concurrence internationale s’intensifie avec la Chine, la Turquie, les pays du Golfe ou encore la Russie.
L’Éthiopie, un partenaire stratégique pour Paris
L’étape éthiopienne du Président français n’a rien d’anodin. Addis-Abeba, siège de l’Union africaine, constitue un centre diplomatique majeur sur le continent. Mais l’intérêt français dépasse largement le symbole institutionnel. En effet, l’Éthiopie représente aujourd’hui un partenaire clé dans la Corne de l’Afrique, une région stratégique bordée par la mer Rouge et le détroit de Bab-el-Mandeb, l’un des couloirs maritimes les plus sensibles au monde.
En outre, Paris et Addis-Abeba ont récemment renforcé leur coopération économique. En février dernier, les deux pays ont signé un accord de restructuration de la dette éthiopienne accompagné d’un nouveau programme de financement de 81 millions d’euros destiné à soutenir les réformes macroéconomiques engagées par le gouvernement d’Abiy Ahmed.
Selon le ministère éthiopien des Finances, les investissements français dépassent désormais 600 millions d’euros dans le pays, dont plus de 300 millions consacrés au secteur énergétique. Mais au-delà des questions économiques, c’est surtout la dimension géopolitique et militaire qui attire l’attention.
Une présence militaire discrète mais stratégique
Depuis 2019, la France participe à la formation des éléments de la marine éthiopienne, malgré l’absence d’accès direct à la mer pour ce pays enclavé. Un accord militaire signé entre Paris et Addis-Abeba prévoit la formation d’officiers éthiopiens par des militaires français, notamment sur les bases navales de Toulon et Brest. Cette coopération avait été suspendue pendant la guerre au Tigré avant de reprendre après l’accord de paix de Pretoria signé en 2022.
Selon Paris, il s’agit de conserver un point d’appui stratégique dans la Corne de l’Afrique au moment où la compétition d’influence avec Moscou et d’autres puissances s’intensifie dans la région. Mais cette stratégie reste fragile. Les tensions croissantes entre l’Érythrée et l’Éthiopie autour de l’accès à la mer Rouge ravivent les craintes d’un nouveau conflit régional susceptible de remettre en cause les ambitions françaises.
Une séduction qui suscite aussi la méfiance
Malgré les discours sur un « nouveau départ », les critiques restent nombreuses sur le continent africain. À Nairobi, Emmanuel Macron a même suscité une polémique après avoir interrompu une session publique pour demander le silence dans la salle, un geste jugé par certains observateurs paternaliste voire condescendant. Sur les réseaux sociaux africains, plusieurs internautes ont dénoncé une opération de communication destinée à masquer le recul réel de l’influence française. D’autres estiment au contraire que Paris tente enfin d’abandonner les réflexes hérités de la « Françafrique ».
Ce qui est certain, c’est que le défi pour Emmanuel Macron est immense : convaincre une jeunesse africaine de plus en plus critique envers les anciennes puissances coloniales tout en maintenant les intérêts économiques, diplomatiques et sécuritaires de la France. Car derrière les sourires diplomatiques et les annonces de milliards d’euros, beaucoup d’Africains continuent de s’interroger : la France a-t-elle réellement changé sa manière de regarder le continent, ou assiste-t-on simplement à une nouvelle version d’une vieille stratégie d’influence ?




