L’océan, un héritage qui doit nous guider


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Un Diola pratiquant la pêche au filet en bord de mer à Boucotte (Casamance, Sénégal) par Olivier Keita @wiki common
Un Diola pratiquant la pêche au filet en bord de mer à Boucotte (Casamance, Sénégal) par Olivier Keita @wiki common

La Conférence Our Ocean s’ouvre à Mombasa ce mardi 16 juin sous une bannière proclamant « Notre héritage ». Sur la côte swahilie, l’héritage n’est pas une pièce de musée. C’est le plus ancien système de gouvernance océanique au monde.

Pendant des années, les récifs au large de l’île de Pemba, à Zanzibar, mouraient sous le bruit des explosions. Les pêcheurs y jetaient de la dynamite, détruisant des récifs qui abritent quatre cinquièmes des coraux d’Afrique de l’Est. Ni les patrouilles ni les amendes n’y changeaient grand-chose. Puis le mufti de Zanzibar, avec la Fondation islamique pour l’écologie et les sciences de l’environnement, a nommé cette destruction pour ce qu’elle était déjà dans la foi : une violation de l’amana, la confiance que Dieu place dans les mains humaines pour préserver la création. La zone fut déclarée hima, sanctuaire sous la loi islamique, et les gens ont obéi — non plus à une règle, mais à une confiance. Le corail a repoussé, les poissons sont revenus, et les 11 400 personnes dépendant de cette eau ont vu leurs filets se remplir à nouveau.

Les spécialistes de la conservation parlent de succès. C’est en réalité une forme de gouvernance, plus ancienne que n’importe quel ministère de l’Environnement, et qui a fonctionné là où les amendes avaient échoué. Sur ces côtes, la foi et la coutume gèrent la mer ainsi depuis des siècles, bien avant que le mot « durabilité » n’existe.

Ce mois-ci, pour la première fois, la Conférence Our Ocean se tient sur le sol africain, à Mombasa, sous le thème « Notre océan, notre héritage, notre avenir ». L’Afrique est un continent océanique : 38 États côtiers, 30 000 km de rivages. Pourtant, elle est restée en marge des lieux où se décide l’avenir de la mer. Mombasa peut la rapprocher du centre.
Le continent africain apporte à la fois un littoral et une manière de voir et de comprendre l’océan.

Sur la côte swahilie, l’océan est considéré comme ancêtre et témoin ; sur les rivages ouest-africains, des fermetures sacrées permettent à des zones de pêche de se reposer, selon les saisons. Cette éthique pratique nous montre que la crise de l’océan est autant morale qu’écologique.

Et ses coûts ne sont pas partagés équitablement. L’Afrique perd environ 11 milliards de dollars par an à cause de la pêche illégale, principalement en Afrique de l’Ouest. Au Sénégal et en Mauritanie, les petits poissons qui nourrissaient des familles depuis des générations sont réduits en farine et expédiés vers l’hémisphère Nord. L’enquête Blue Empire a révélé qu’en 2020 seulement, assez de poissons ouest-africains pour nourrir 4 millions de personnes avaient fini dans l’alimentation des saumons norvégiens. Les règles qui décident qui peut pêcher sont écrites loin au nord, comme si l’océan n’était qu’un garde-manger.

C’est l’angle mort de la gouvernance océanique. Depuis des décennies, elle repose sur les États, les scientifiques, les ONG et l’industrie, en négligeant les institutions qui façonnent réellement le comportement des populations au bord de l’eau. Plus de huit personnes sur dix s’identifient à une foi. Leurs lieux de culte atteignent chaque recoin des côtes, là où un ministère n’est pas toujours présent. Là où un agent des pêches peut infliger une amende, un prédicateur peut transformer ce qu’une communauté croit devoir à la mer.

Les exemples abondent ailleurs : au Cambodge, alors que les dauphins de l’Irrawaddy se noyaient dans les filets, le patriarche suprême bouddhiste a déclaré leur protection devoir sacré, et les tueries ont ralenti. La population, tombée sous les 90 individus, s’est stabilisée. À Watamu, sur la côte kenyane, une équipe inspirée par la théologie de la création associe science marine et foi chrétienne, formant des jeunes comme « éclaireurs des récifs » sur l’un des littoraux les plus riches en biodiversité d’Afrique de l’Est. La couverture corallienne y a augmenté de 12 % depuis 2016. Dans des communautés juives de 30 pays, le rituel ancien de Rosh Hashanah — jeter ses péchés dans l’eau — a été inversé : les fidèles retirent désormais les déchets de l’humanité. L’an dernier, 321 communautés sur six continents ont enlevé 11 tonnes de débris des côtes du monde.

Ainsi, les groupes religieux n’attendent pas qu’on leur demande de s’engager dans la gouvernance océanique. Le 15 juin, à la veille du sommet, des institutions de toutes traditions se sont réunies à Mombasa pour une bénédiction sur la plage et des sessions de travail sur la pêche et les coraux. Là, l’initiative Faiths for Oceans a lancé la Coalition de haute ambition des religions pour l’océan, par laquelle les communautés de foi prennent des engagements publics et datés pour protéger la mer : enseigner aux fidèles, sauvegarder récifs et zones de pêche, veiller sur les aires marines protégées, et mobiliser les jeunes et les femmes qui assurent la moitié du travail de chaque pêcherie.

La crise de l’océan est trop vaste pour qu’un seul secteur puisse y faire face. Voilà pourquoi les communautés de foi mettent en commun leurs réseaux, leur autorité morale et leurs attaches côtières, aux côtés des gouvernements et des acteurs de la préservation de l’océan. Pour nous, l’héritage est une source de vie. Depuis des siècles, nous gouvernons l’océan. À Mombasa, cette gouvernance entre enfin dans le débat mondial.

Dickson Juma Shekivuli, Danmission ; Meryne Warah, GreenFaith Africa ; Nicholas Pande, the Anglican Communion ; Allen Ottaro, Réseau de Jeunes Catholiques pour la Durabilité Environnementale en Afrique (CYNESA) ; Thomas Moshe, Tikkun HaYa ; Gopal Patel et Tariq Al-Olaimy, co-dirigeants de Faiths for Oceans.

Afrik
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