L’Afrique au coeur de la rivalité croissante entre les puissances du Golfe


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cargo traversant la mer

Le conflit soudanais a mis en lumière la rivalité croissante entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis le long de la mer Rouge. Mais loin de se limiter à ce théâtre, cette compétition entre les deux puissances régionales s’inscrit dans une dynamique aujourd’hui continentale. En l’espace d’une décennie, l’Afrique est devenue pour les monarchies du Golfe un espace majeur de projection économique, énergétique, politique et sécuritaire, révélant une transformation profonde de leurs stratégies internationales.

Analyse par Michaël Cheylan

Une relation ancienne, longtemps circonscrite

Les relations entre le Golfe et l’Afrique s’inscrivent dans une histoire faite d’échanges commerciaux, religieux et migratoires reliant la péninsule Arabique à la Corne de l’Afrique et à l’Afrique du Nord. Pendant plusieurs décennies, ces interactions sont restées concentrées autour de cet espace de proximité géographique et culturelle, de l’Égypte à la Mauritanie, du Soudan à la Somalie, en passant par la bande sahélienne.

Dès les années 1970, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis investissaient déjà dans l’agriculture soudanaise afin de sécuriser leurs approvisionnements alimentaires, tandis que les financements éducatifs et religieux saoudiens irriguaient le Sahel. La rupture intervient au tournant des années 2010, avec une nette accélération au cours de la dernière décennie, dans un contexte de transformation économique engagée par les monarchies du Golfe après la chute durable des prix du pétrole.

L’Afrique comme profondeur économique du Golfe

La diversification économique engagée par Riyad dans le cadre de Vision 2030, concomitante à l’accélération de l’expansion commerciale à l’international d’Abou Dhabi et Doha, conduit ces puissances à considérer l’Afrique comme un prolongement naturel de leur sécurité économique.

Si la mer Rouge et l’océan Indien relient de longue date le Golfe aux côtes africaines, leur importance stratégique s’est renforcée avec la nécessaire sécurisation des chaînes d’approvisionnement mondiales, la montée en puissance des routes énergétiques alternatives et la compétition croissante pour le contrôle des corridors maritimes.

Les Émirats arabes unis sont aujourd’hui devenus l’un des acteurs économiques extérieurs majeurs sur le continent africain. Selon les données de fDi Markets, ils ont été en 2023 le premier investisseur mondial en Afrique en projets greenfield avec plus de 130 milliards de dollars de projets annoncés depuis 2019 et près de 100 milliards de dollars d’échanges commerciaux annuels avec le continent, faisant des Émirats le quatrième partenaire commercial de l’Afrique, derrière la Chine, l’Union européenne et les États-Unis, mais devant l’Inde.

Trois modèles de projection

Si l’intérêt pour l’Afrique est partagé, les méthodes divergent. Les Émirats arabes unis ont développé la stratégie la plus visible. À travers DP World et AD Ports Group, Abou Dhabi a constitué un réseau portuaire reliant Berbera, Djibouti, au cœur du détroit stratégique de Bab el-Mandeb, Dakar, Maputo, Luanda ou encore Dar es-Salaam, structurant progressivement les flux commerciaux reliant Afrique, Golfe et Asie et donnant naissance à une véritable « diplomatie des ports » sur les façades maritimes africaines. Cette stratégie s’appuie également sur une présence importante dans le transport aérien africain. Si Turkish Airlines dispose aujourd’hui du réseau le plus dense sur le continent, la compagnie Emirates relie directement de nombreuses capitales africaines à Dubaï, contribuant à faire de l’émirat un point de passage privilégié pour les élites économiques et financières africaines.

L’Arabie saoudite, via son fonds souverain Public Investment Fund (PIF) et des groupes comme ACWA Power, privilégie des partenariats étatiques de long terme dans l’énergie, l’eau et les infrastructures, notamment en Égypte, en Afrique du Sud ou en Éthiopie.

Le Qatar, enfin, s’appuie davantage sur la diplomatie économique et la connectivité aérienne. Au Rwanda, Qatar Airways détient une participation stratégique dans le futur aéroport international de Kigali, illustration d’une influence construite par la finance, le transport et la médiation diplomatique (comme entre la RDC et le Rwanda).

Une rivalité également sécuritaire

Cette compétition ne se limite pas aux infrastructures et aux flux financiers. Depuis le milieu des années 2010, elle s’est également exprimée sur le terrain sécuritaire, par procuration, via factions interposées.

Au Soudan, où certains réseaux économiques liés aux Forces de soutien rapide entretiennent des connexions étroites avec des circuits financiers à Dubaï, les dynamiques observées depuis 2023 s’inscrivent dans cette logique d’affrontements indirects. En Libye, les Émirats arabes unis soutiennent le maréchal Khalifa Haftar, tandis que le Qatar appuie des forces proches du gouvernement de Tripoli. En Somalie, les tensions entre Doha et Abou Dhabi se traduisent par un soutien à des autorités concurrentes, contribuant à fragmenter un paysage politique déjà très morcelé. En Érythrée, l’installation d’infrastructures militaires émiraties dans le port d’Assab durant la guerre au Yémen illustre la volonté d’adosser la projection régionale à des points d’appui stratégiques sur la rive africaine de la mer Rouge.

Dans la plupart des cas, les États africains concernés cherchent toutefois à préserver des relations avec les deux puissances du Golfe, illustrant la complexité d’équilibres diplomatiques où coopération économique et jeux d’alliance complexes s’entremêlent.

Une rivalité économique pour le leadership régional

Cette présence croissante traduit une compétition plus large entre Riyad, Abou Dhabi et, dans une mesure moindre, Doha pour le leadership économique du Moyen-Orient élargi. Derrière ces investissements se joue aussi une rivalité entre les grandes capitales du Golfe pour s’imposer comme les principaux hubs économiques reliant capitaux du Golfe, ressources africaines et marchés asiatiques. Rivalité qui s’exerce désormais dans tous les domaines : finance, logistique, énergies, infrastructures, intelligence artificielle… et même entertainment et soft power. 

Cette recomposition se lit également dans les trajectoires de mobilité des élites économiques africaines. Dubaï s’impose progressivement comme un centre financier alternatif au détriment de Londres, Paris ou Bruxelles. Plus de 30 000 entreprises africaines y étaient enregistrées en 2024, faisant de l’émirat l’un des principaux points d’ancrage international du capital africain.

Pourquoi l’Afrique devient centrale

Trois facteurs expliquent cette évolution. La géographie, d’abord, qui fait désormais des espaces reliant mer Rouge et océan Indien des axes essentiels des échanges mondiaux. Les ressources ensuite, alors que les minerais critiques et le potentiel énergétique du continent (solaire, gazier et hydroélectrique) deviennent indispensables aux stratégies de diversification des économies post-hydrocarbures.

Enfin, la montée en puissance d’acteurs disposant de capitaux massifs et d’une forte capacité décisionnelle intervient dans un contexte où les investissements occidentaux, mais aussi chinois, adoptent un rythme plus modéré, laissant davantage d’espace aux initiatives venues d’ailleurs, du Golfe arabo-persique notamment.

Vers une compétition pour les minerais stratégiques

Après les ports, la logistique ou les infrastructures, la rivalité entre puissances du Golfe se déplace vers un secteur plus stratégique encore : l’accès aux ressources minières, nécessaires à la transition énergétique et à l’électrification de l’économie mondiales.

Du cuivre zambien au lithium sahélien, en passant par le cobalt et le coltan d’Afrique centrale, notamment en République démocratique du Congo, devenue l’une des nouvelles priorités stratégiques des investisseurs du Golfe, les investissements du Golfe témoignent d’un changement d’échelle. Une évolution dont l’ampleur pourrait durablement redéfinir les équilibres économiques et stratégiques du continent.

Analyse par Michaël Cheylan

Rédaction
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