Le Soudan, nouvel horizon stratégique pour les Pays du Golfe


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carte du Soudan

La décision annoncée le 23 février par le Tchad de fermer sa frontière avec le Soudan illustre l’extension progressive d’un conflit entré dans sa troisième année. Mais au-delà de ses implications sécuritaires immédiates, le conflit soudanais révèle une dynamique plus structurelle : le pays est devenu l’un des principaux théâtres de rivalité entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis le long de la mer Rouge, prolongeant sur sa rive africaine une lutte d’influence déjà à l’œuvre au Yémen.

Analyse par Michael Cheylan

Un verrou maritime stratégique

Depuis le déclenchement des combats le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises (SAF) du général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (RSF) dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemeti, le conflit dépasse largement le cadre soudanais. Il s’inscrit dans la sécurisation d’un espace maritime devenu critique pour l’économie mondiale.

Avec 853 kilomètres de façade maritime, le Soudan occupe une position centrale sur la mer Rouge. Par le détroit de Bab el-Mandeb transitent habituellement entre 8 et 9 millions de barils de pétrole par jour reliant le Golfe, l’Europe et l’Asie via le canal de Suez.

Entre janvier et mars 2024, lors des attaques menées par les rebelles houthis (chiites, soutenus par l’Iran), le trafic maritime passant par Suez avait chuté de près de 50 % par rapport à la même période de 2023, selon le FMI. Pour Riyad comme pour Abou Dhabi, dont les économies sont très dépendantes de l’accès à la mer, la stabilité de la rive africaine constitue dès lors un enjeu direct de sécurité commerciale et énergétique.

L’or soudanais, carburant du conflit

Le Soudan est également l’un des principaux bassins aurifères africains. Avant la guerre, en 2022, la production y atteignait environ 87 tonnes d’or. Malgré le conflit, elle dépassait encore 64 tonnes en 2024, auxquelles s’ajoutent d’importants flux issus de contrebande.

Le contrôle des zones minières du Darfour, du Kordofan et du Nil Bleu est devenu un élément déterminant du financement de l’effort de guerre. L’économie extractive, par définition non délocalisable, renforce mécaniquement le poids d’acteurs capables d’exercer un contrôle territorial direct et effectif plutôt qu’institutionnel.

Deux visions concurrentes de l’ordre régional

Mais l’enjeu soudanais est plus large. Il touche au modèle d’ordre régional que chaque puissance cherche à imposer autour de la mer Rouge.

Pour l’Arabie saoudite, engagée depuis 2021 dans une stratégie de désescalade initiée par le prince héritier Mohammed ben Salmane, la priorité demeure la stabilisation d’États capables de sécuriser durablement les flux maritimes. Riyad, engagée dans une médiation lancée à Djeddah en 2023 et menée conjointement avec les États-Unis, continue de privilégier la reconstruction d’un État soudanais centralisé.

A l’inverse, les Émirats arabes unis, sous l’impulsion du président Mohammed ben Zayed, adoptent une approche plus horizontale. Leur stratégie repose sur des partenariats locaux, la sécurisation de corridors économiques et l’établissement de points d’appui logistiques permettant de garantir leur influence, indépendamment de la solidité des institutions étatiques.

Dit autrement, Riyad recherche la stabilité par l’État ; Abou Dhabi l’influence par les réseaux.

Le pendant yéménite

Le parallèle avec le Yémen éclaire cette différence. En mars 2015, une coalition arabe conduite par l’Arabie saoudite et incluant les Émirats arabes unis) intervient contre les rebelles houthis.

Rapidement, les stratégies divergent. Riyad soutient le gouvernement reconnu internationalement du président Abd Rabbo Mansour Hadi, tandis qu’Abou Dhabi appuie le Conseil de transition du Sud (STC), force séparatiste disposant de structures militaires autonomes.

Fin décembre 2025, des frappes aériennes menées à Al Mukalla, la capitale de la province de l’Hadramout, au sud du pays, par la coalition dirigée par Riyad détruisent la cargaison de deux navires partis des Émirats arabes unis et soupçonnés de transporter du matériel pour soutenir les forces séparatistes. Un épisode qui constitue jusque-là l’acmé des tensions entre les deux puissances régionales du Golfe. 

Le « Yemen d’en face »

De fait, le Soudan reproduit aujourd’hui la même opposition que celle observée au Yemen entre stabilisation étatique, promue par Riyad, et influence territoriale indirecte par des réseaux visibles ou invisibles, légaux ou illégaux, privilégiée par Abou Dhabi. Ce qui s’y joue dépasse donc largement le seul cadre africain. Le conflit pose la question du modèle de puissance appelé à structurer l’espace stratégique reliant le Golfe, la mer Rouge et l’Afrique orientale.

Il révèle par ailleurs une évolution profonde : l’Afrique de la mer Rouge devient progressivement un espace de projection des rivalités entre puissances du Golfe pour le leadership du Moyen-Orient post-pétrolier, particulièrement l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Au-delà des enjeux sécuritaires, Riyad et Abou Dhabi cherchent en effet à s’imposer comme centres majeurs d’attraction des capitaux, des technologies émergentes (notamment l’intelligence artificielle) et des grands flux économiques régionaux. 

C’est ainsi que le Soudan, héritier de l’ancien condominium anglo-égyptien, devient, pour la rive africaine de la mer Rouge, ce que le Yémen est pour sa rive arabe : non plus seulement le théâtre d’une guerre locale au coût humain dramatique mais l’un des espaces où se dessinent les équilibres et les stratégies concurrentes du Moyen-Orient élargi.

Michael Cheylan

Rédaction
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