
La flotte commerciale africaine devrait presque doubler d’ici vingt ans, selon les dernières projections de Boeing. Derrière ce chiffre se joue une bataille pour le contrôle des liaisons régionales et internationales. En effet, sans marché aérien unifié ni compagnies suffisamment solides, une partie de cette croissance pourrait profiter aux grands hubs étrangers plutôt qu’à l’intégration du continent.
Le ciel africain pourrait connaître une profonde transformation au cours des deux prochaines décennies. Dans son nouveau Commercial Market Outlook, Boeing prévoit que la flotte commerciale du continent atteindra 1 625 appareils en 2045, contre 755 aujourd’hui. Cela représente une hausse de 115 %, supérieure à celle attendue pour la flotte mondiale, qui devrait croître d’environ 80 % sur la même période.
Pour répondre à la hausse du trafic et remplacer une partie des avions les plus anciens, les compagnies africaines auraient besoin de 1 165 nouveaux appareils. Cette estimation reste toutefois une projection de marché, et non un carnet de commandes déjà sécurisé.
Le moyen-courrier au cœur de la croissance
Le nouveau scénario de Boeing se révèle un peu moins optimiste que le précédent. Fin 2025, l’avionneur tablait encore sur 1 680 appareils en Afrique à l’horizon 2044, et sur 1 205 livraisons. Sa projection actualisée ramène ces chiffres à 1 625 appareils en service et 1 165 livraisons d’ici 2045.
L’écart reste limité, mais il rappelle que le potentiel démographique africain ne se traduit pas automatiquement en commandes fermes. Les difficultés de financement, le coût du carburant, la fiscalité et la fragilité de certaines compagnies continuent de peser sur le développement du marché.
Le changement le plus net ne vient pas des grandes liaisons intercontinentales, mais des dessertes intérieures et régionales. Boeing prévoit la livraison de 870 monocouloirs, soit près des trois quarts des besoins africains. Ces appareils, comme les Boeing 737 ou les Airbus A320, sont adaptés aux trajets reliant les capitales et les grandes métropoles du continent.
Environ 240 gros-porteurs devraient par ailleurs être livrés pour soutenir les liaisons avec l’Europe, l’Amérique, l’Asie et le Moyen-Orient. Les compagnies disposant déjà de plateformes de correspondance solides, notamment Ethiopian Airlines, EgyptAir, Kenya Airways ou Royal Air Maroc et Air Algérie qui semblent les mieux placées pour capter cette croissance.
Boeing anticipe une hausse annuelle de 6,5 % du trafic à l’intérieur de l’Afrique. Le marché entre l’Afrique et le Moyen-Orient progresserait toutefois plus vite encore, avec une croissance de 7,1 % par an, contre 3,4 % seulement pour les liaisons avec l’Europe.
La bataille des hubs
Cette dynamique pourrait renforcer les échanges commerciaux et touristiques avec les pays du Golfe, mais aussi accentuer la concurrence exercée par Emirates, Qatar Airways, Etihad ou Turkish Airlines. Grâce à leurs puissantes plateformes de correspondance, ces compagnies transportent déjà de nombreux passagers entre deux villes africaines en les faisant transiter par Dubaï, Doha, Abou Dhabi ou Istanbul.
Enfin, le doublement du nombre d’avions ne garantit donc pas, à lui seul, une meilleure intégration du continent. Selon l’Association internationale du transport aérien (IATA), seulement 19 % des liaisons intra-africaines potentielles disposent aujourd’hui d’un vol direct. Rejoindre une capitale voisine reste parfois plus compliqué et plus coûteux que de se rendre en Europe ou au Moyen-Orient, un comble à l’heure du Zlecaf.
La mise en œuvre encore incomplète du Marché unique du transport aérien africain constitue ici un enjeu central. Sans ouverture effective des marchés, ce qui implique aussi une simplification des autorisations et une baisse des taxes, les nouveaux avions pourraient surtout renforcer quelques grands hubs, africains ou étrangers, sans densifier les liaisons entre les pays.
Le fret aérien appelé à changer d’échelle et le besoin de 75 000 professionnels
Le transport de marchandises constitue l’autre moteur de cette expansion. La flotte africaine de fret pourrait passer de 60 à 150 appareils d’ici 2045, portée par le commerce électronique, la logistique pharmaceutique et les exportations de produits périssables.
Pour les producteurs de fleurs d’Éthiopie ou du Kenya, comme pour les exportateurs de fruits, de poissons et de produits agricoles, disposer de capacités de fret régulières constitue un avantage décisif. Boeing ne prévoit toutefois que 15 livraisons d’avions-cargos neufs ce qui veut dire que l’essentiel de la croissance devra reposer sur la conversion d’anciens avions de transport de passagers.
Par ailleurs, Boeing estime que l’Afrique devra recruter et former 75 000 professionnels supplémentaires. Cela se réparti entre 22 000 pilotes, 25 000 techniciens et 28 000 membres d’équipage de cabine.
La maintenance, la réparation, la formation et les services numériques représenteraient un marché de 140 milliards de dollars entre 2026 et 2045. Cette manne pourrait profiter aux centres africains de formation et d’entretien, à condition que les États et les compagnies investissent dans les compétences locales plutôt que de dépendre durablement d’ateliers et de personnels installés à l’étranger.
L’Afrique se prépare à l’émergence d’un grand marché aérien. Reste à savoir quelles compagnies le porteront.




