
Chaque polémique sur une équipe de France « pas assez française » repose sur le même oubli. Depuis ses origines, la sélection nationale puise dans les enfants de l’immigration et des outre-mer. Fils de mineurs polonais hier, gamins de Seine-Saint-Denis aujourd’hui : les Bleus reflètent, génération après génération, la France populaire de leur époque.
Diagne, Ben Barek, Kopa : les pionniers
Le premier joueur noir de l’équipe de France s’appelle Raoul Diagne. Né en Guyane, fils de Blaise Diagne, premier député africain de la République, il honore sa première sélection le 15 février 1931 contre la Tchécoslovaquie, avant de disputer la Coupe du monde 1938. Cette même année 1938, un jeune Marocain de Casablanca fait ses débuts chez les Bleus : Larbi Ben Barek, la « Perle noire », dont la carrière internationale s’étend jusqu’en 1954, soit près de seize ans entre sa première et sa dernière cape, un record de longévité jamais égalé en sélection.
L’après-guerre appartient aux enfants de l’immigration polonaise et italienne, celle des mines du Nord et des usines de Lorraine. Raymond Kopa, né Kopaszewski à Nœux-les-Mines, descend à la mine à quatorze ans et y laisse une phalange, avant de devenir vedette du Real Madrid et Ballon d’or 1958. Autour de lui, l’équipe qui décroche cette année-là la troisième place du Mondial suédois raconte la même France avec Maryan Wisnieski, fils de Polonais du bassin minier, Roger Piantoni, issu de l’immigration italienne en Lorraine, ou encore Just Fontaine, né à Marrakech d’une mère espagnole, dont les treize buts demeurent le record absolu sur une phase finale.
L’année 1958 rappelle aussi que l’histoire des Bleus et de l’Algérie ne commence pas avec Zidane. Au printemps, Rachid Mekhloufi et Mustapha Zitouni, internationaux français pressentis pour la Coupe du monde, quittent clandestinement la France pour rejoindre l’équipe du FLN à Tunis, en pleine guerre d’indépendance. Leur départ dit à la fois la place que les joueurs d’Afrique du Nord occupaient déjà dans le football français et la violence de l’histoire coloniale qui traversait la sélection.
Platini, Tigana, Fernandez : le carré magique des enfants d’immigrés
La génération dorée des années 1980 prolonge le récit. Michel Platini, petit-fils d’un immigré piémontais installé en Lorraine, devient le meilleur joueur d’Europe et guide les Bleus vers leur premier titre, l’Euro 1984 remporté à domicile avec neuf buts de son capitaine. Le « carré magique » qu’il forme au milieu de terrain associe Jean Tigana, né à Bamako et grandi à Marseille, et Luis Fernandez, né à Tarifa, en Andalousie, arrivé en France dans l’enfance. En défense, Manuel Amoros, fils d’immigrés espagnols, côtoie les héritiers de Marius Trésor et Gérard Janvion, les Antillais qui avaient ouvert dès les années 1970 la voie de la présence ultramarine chez les Bleus.
Personne, à l’époque, ne songe à contester la francité de Platini ou de Fernandez. Le procès en extranéité ne surgit vraiment que lorsque la couleur de peau des sélectionnés change. En juin 1996, Jean-Marie Le Pen dénonce une équipe « artificielle », composée de joueurs « venus de l’étranger » qui ne chanteraient pas La Marseillaise. La sortie provoque un tollé, mais elle installe un argumentaire que l’on retrouve, presque mot pour mot, dans les polémiques de 2026.
1998, le sacre « Black-Blanc-Beur »
La réponse arrive sur le terrain deux ans plus tard. La France championne du monde 1998 est menée par Zinédine Zidane, fils d’Algériens grandi à La Castellane, dans les quartiers nord de Marseille. Autour de lui, Marcel Desailly est né à Accra, Patrick Vieira à Dakar, Christian Karembeu en Nouvelle-Calédonie alors que Lilian Thuram vient de Guadeloupe, Youri Djorkaeff porte des origines arménienne et kalmouke. Bixente Lizarazu lui revendique son identité basque. Le pays célèbre une équipe « Black-Blanc-Beur », formule contestable mais révélatrice car pour la première fois, la diversité des Bleus devient explicitement un motif de fierté nationale.
Vingt ans plus tard, le sacre de 2018 en Russie s’inscrit dans la même continuité. Paul Pogba est fils de parents guinéens, N’Golo Kanté de parents maliens, Blaise Matuidi de parents angolais, Samuel Umtiti est né à Yaoundé, et un gamin de Bondy nommé Kylian Mbappé, père d’origine camerounaise et mère d’origine algérienne, devient champion du monde à 19 ans. Au total, 16 Bleus ont des origines africaines, l’Algérie en tête.
2026 : le reflet de la France populaire
L’équipe qui dispute la demi-finale du Mondial 2026 ne déroge pas à cette histoire. Son capitaine a appris le football à l’AS Bondy, son gardien Mike Maignan est né à Cayenne, et l’essentiel de l’effectif a grandi dans les banlieues populaires d’Île-de-France et des grandes métropoles, avant de passer par les clubs amateurs, l’INF Clairefontaine et les centres de formation qui font de la France le premier exportateur mondial de footballeurs. La Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de l’Hexagone, s’est imposée comme l’un des plus grands viviers de talents de la planète.
Des corons du Nord aux cités de la région parisienne, le réservoir des Bleus a toujours été le même. Il part des quartiers où l’on immigre, où l’on travaille dur et où le football reste le loisir le plus accessible. Seules les origines des habitants ont changé, au rythme des vagues migratoires, polonaise et italienne dans l’entre-deux-guerres, espagnole et portugaise ensuite, africaine et maghrébine depuis les années 1960. Aux nostalgiques d’une équipe de France fantasmée, l’ambassade de France à Madrid a opposé cette semaine une réponse d’état civil : sur les 26 joueurs sélectionnés, 23 sont nés en France, et les trois qui sont nés hors de France n’en sont pas moins français.




