Kenya : le « bruit cruel » des matatus désormais dans le viseur de la justice


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Matatus - Crédit : Tripadvisor
Matatus - Crédit : Tripadvisor

À Nairobi, la culture sonore des matatus se retrouve désormais devant les tribunaux. Une plainte déposée devant la Haute Cour vise les niveaux de bruit jugés excessifs dans ces bus emblématiques du transport urbain kényan. L’avocat à l’origine de la procédure dénonce une atteinte aux droits constitutionnels des usagers les plus vulnérables. Cette action judiciaire ouvre un débat sensible entre santé publique et préservation d’une identité culturelle profondément ancrée dans la capitale.

Dans les rues de la capitale kényane, ils sont bien plus que de simples véhicules de transport : les matatus sont des institutions roulantes. Ornés de graffitis colorés et équipés de systèmes sonores à faire pâlir les meilleures discothèques, ces bus collectifs rythment la vie de millions de citadins. Cependant, cette « culture du bruit » se retrouve aujourd’hui sur le banc des accusés. Une plainte déposée devant la Haute Cour de Nairobi pourrait radicalement transformer l’ambiance sonore des trajets quotidiens des Kényans.

Une offensive judiciaire contre la « torture sonore »

L’initiative vient de Samwel Barongo Nyamari, un avocat basé à Nairobi qui a décidé de déclarer la guerre aux décibels. Pour ce juriste, qui fréquente les artères de la ville depuis six ans, le volume sonore pratiqué dans les transports publics n’est pas une simple distraction, mais une véritable violation des droits constitutionnels. Sa pétition vise directement l’Association des propriétaires de matatus, ainsi que plusieurs organismes d’État dont l’Autorité nationale des transports (NTSA) et l’Autorité de gestion de l’environnement (NEMA).

L’avocat reproche aux autorités leur laxisme face à ce qu’il qualifie de « bruit cruel et perturbateur ». Selon l’argumentaire déposé devant la cour, la musique poussée à son paroxysme équivaut à une forme de torture psychologique. Nyamari insiste particulièrement sur la détresse des usagers les plus vulnérables, tels que les personnes âgées, les malades, les bébés et les personnes autistes, pour qui un trajet en matatu peut devenir un calvaire sensoriel.

Une industrie de l’ambiance au cœur des tensions

Le matatu est une industrie privée florissante où la concurrence est féroce. Pour attirer les clients, les propriétaires misent sur « l’ambiance ». En 2025, un bus rouge flamboyant a même reçu le titre de meilleur matatu de Nairobi, un prix où la qualité et la puissance du système sonore figuraient parmi les critères de sélection principaux. Pour les chauffeurs et les collectionneurs, le son est l’âme du véhicule.

Toutefois, ce qui est un argument de vente pour les uns est un cauchemar pour les autres. Sur les trottoirs de Nairobi, les témoignages illustrent une fracture générationnelle évidente. Si des usagers comme John, la cinquantaine, préfèrent attendre de longues minutes pour trouver un bus sans musique afin de voyager en paix, la jeunesse kenyane ne l’entend pas de cette oreille. Pour Fiona et Collins, deux étudiants, le matatu sans musique perdrait son essence même, le hip-hop et le RnB étant pour eux des stimulants nécessaires pour affronter la journée.

Un débat entre identité culturelle et santé publique

Au-delà de la simple querelle de voisinage, cette affaire pose la question de l’équilibre entre la protection de la santé publique et la préservation d’une culture urbaine unique au monde. La pollution sonore est un problème de santé majeur, mais au Kenya, le matatu est une forme d’expression artistique et sociale. Les défenseurs de la musique forte estiment qu’une interdiction totale porterait atteinte à un symbole fort de l’identité de Nairobi.

La décision de la Haute Cour est désormais très attendue. Elle devra trancher entre le droit constitutionnel au repos et à un environnement sain, et la liberté d’une industrie qui a construit son succès sur le volume de ses enceintes. Si l’injonction est accordée, les « boîtes de nuit sur roues » devront baisser le rideau sonore, laissant place à une atmosphère bien plus feutrée sur les routes de l’Afrique de l’Est.

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Fidèle K est journaliste et rédactrice spécialisée, passionné par l'Afrique et ses dynamiques politiques, culturelles et sociales. A travers ses articles pour Afrik, elle met en lumière les enjeux et les réalités du continent avec précision et engagement.
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