
Alors que s’ouvre le sommet Africa Forward de Nairobi, CMA CGM a signé avec le gouvernement kényan un accord de partenariat stratégique de 700 millions d’euros. Le groupe marseillais veut développer à Mombasa un terminal capable d’accueillir les grands porte-conteneurs de nouvelle génération. Un investissement portuaire qui est aussi le signal politique que la France veut faire du Kenya l’un des points d’appui de sa nouvelle stratégie africaine.
L’annonce a été faite dimanche 10 mai 2026, à Nairobi, lors de la visite d’Emmanuel Macron auprès de son homologue William Ruto. Le président français a présenté cet engagement d’investissement de CMA CGM comme la preuve que les entreprises françaises continuent d’investir en Afrique, mais sur des terrains désormais plus anglophones et plus concurrentiels, hors du « pré carré » historique francophone.
Le contrat CMA CGM constitue la principale annonce économique de cette séquence. Au total, Paris et Nairobi ont mis en avant plus d’un milliard d’euros d’engagements, avec notamment l’investissement de Meridiam dans l’extension du parc éolien de Kipeto. Mais c’est bien Mombasa, porte maritime de l’Afrique de l’Est, qui donne à cette visite sa portée stratégique.
Un terminal pour les grands porte-conteneurs
L’accord prévoit la création d’une coentreprise entre CMA CGM et les autorités kényanes dont la mission sera de développer et financer des infrastructures portuaires et logistiques, avec en priorité un terminal à Mombasa capable d’accueillir des navires de très grande capacité.
L’enjeu déborde largement Mombasa. Le port est la principale porte d’entrée maritime de l’Afrique de l’Est et irrigue l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Soudan du Sud, l’est de la RDC et une partie de l’Éthiopie à travers le corridor nord. En 2025, il a traité 45,45 millions de tonnes de marchandises, dont 2,11 millions d’EVP, selon la Kenya Ports Authority. La croissance est forte, mais elle accentue aussi la pression sur les quais, les délais de traitement et les connexions terrestres.
Côté kényan, l’arrivée de CMA CGM doit permettre d’augmenter les capacités, de fluidifier les chaînes logistiques et de défendre la place de Mombasa face à Dar es-Salaam, dont la montée en puissance inquiète les opérateurs locaux. Pour l’armateur français, l’objectif est de sécuriser un hub sur l’un des axes les plus disputés du commerce maritime africain.
Macron cherche son pivot anglophone
Le calendrier ajoute une couche diplomatique. Le sommet Africa Forward (lire le programme du sommet africa Forward), organisé les 11 et 12 mai à Nairobi, est le premier grand rendez-vous Afrique-France accueilli dans un pays anglophone. Emmanuel Macron a voulu y voir la fin d’un regard français limité à l’Afrique francophone. « Depuis 2017, c’est terminé », a-t-il affirmé à propos de l’ancien « pré carré ».
En réalité, c’est plutôt l’Afrique francophone qui s’est éloigné de la France que le contraire,c’est pourquoi Paris cherche à rééquilibrer sa présence sur le continent après les ruptures avec plusieurs pays sahéliens, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Niger. À Nairobi, la France peut afficher un partenariat sans passé colonial direct, dans un pays stable et désormais incontournable sur les dossiers climat, dette et infrastructures.
Pour William Ruto aussi l’opération tombe à pic. Le président kényan veut faire de son pays une plateforme logistique, financière et diplomatique à l’échelle régionale. Son invitation au prochain sommet du G7 d’Évian, prévu du 15 au 17 juin, s’inscrit dans cette stratégie de visibilité internationale.
CMA CGM accélère en Afrique
Pour CMA CGM, l’accord kényan s’inscrit dans une accélération de son investissement en Afrique. En effet, le groupe dirigé par Rodolphe Saadé est présent au Kenya depuis 2005 et revendique plus de cinquante ans d’activité sur le continent. Le 23 avril, il a inauguré à Abidjan son bureau régional Afrique, signe d’une volonté de piloter davantage ses opérations depuis le continent lui-même.
L’armateur français est déjà engagé dans plusieurs terminaux stratégiques : Kribi au Cameroun, Lekki au Nigeria, Pointe-Noire au Congo, Nador West Med au Maroc, Alexandrie et Sokhna en Égypte. La logique est partout la même : prendre position sur les ports capables de structurer les échanges régionaux et les corridors intérieurs.
Troisième transporteur mondial de conteneurs derrière MSC et Maersk, CMA CGM dispose de plus de 700 navires et dessert plus de 420 ports mais au Kenya le groupe n’arrive pas en terrain libre. La Chine y est solidement installée, notamment à travers China Communications Construction Company, qui a construit le terminal pétrolier de Kipevu, opérationnel depuis 2022, et participe à d’autres travaux d’extension portuaire. Pékin a aussi financé la ligne ferroviaire à écartement standard entre Mombasa et Nairobi, symbole de son poids dans les infrastructures kényanes.
Les autres concurrents de CMA CGM observent également le dossier de près. MSC, numéro un mondial du conteneur, a déjà tenté de se positionner autour de la Kenya National Shipping Line. DP World, Hutchison Ports ou China Merchants font partie des acteurs régulièrement cités dans les grands dossiers portuaires africains. À l’échelle du continent, les entreprises chinoises sont présentes dans des dizaines de ports, comme financeurs, constructeurs ou opérateurs.
L’arrivée de CMA CGM marque donc l’entrée plus visible d’un acteur français dans une compétition à la fois commerciale et politique.





