Journalisme en Tunisie : faire allégeance ou se taire ?

Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), tout premier syndicat des journalistes en Tunisie, souhaité depuis des décennies par les professionnels, était à sa création porteur d’immenses espoirs. Un an et demi plus tard, rien ne va plus. Le bureau exécutif initiateur de l’organe a été mis hors jeu et la situation des journalistes demeure difficile.

L’actualité post électorale en Tunisie relance le débat sur la condition de la presse. Un journaliste, Taoufik Ben Brik, condamné jeudi à six mois ferme pour avoir agressé une femme, dénonce un procès monté de toutes pièces. Une accusation qui crée une polémique et jette un froid entre Paris et Tunis – qui déclare se désoler de l’ingérence de pays tiers et va jusqu’a s’en référer à l’Union du Magrheb arabe (UMA) et l’Union africaine (UA). Théories du complot, ingérence étrangère, arrivisme, autocensure… Comment aborder le paysage médiatique en Tunisie sans verser dans le passionnel ? Deux positions majeures se dégagent aujourd’hui dans le paysage médiatique tunisien : d’un côté une presse qui se félicite des avancées acquises et qui se dit libre d’écrire sans subir aucune forme d’intimidation, mais qui va rarement à la confrontation avec le pouvoir. Et de l’autre, des journalistes qui se disent victimes de manoeuvres déguisées des autorités parce qu’ils auraient saisi la liberté promue par les textes et les discours officiels. Deux visions du métier qui s’opposent, à l’image de ce qui s’est passé au sein du SNJT, tout premier syndicat des journalistes tunisiens, créé en 2008 Un an et demi plus tard, les espoirs mis par les professionnels dans cette structure sont mis à mal. Le bureau exécutif initiateur du syndicat se retrouve hors jeu. Des membres ayant formé un autre bureau, ont réclamé la cession du local et des dossiers par voie de justice. Ils ont gagné un premier procès en référé et un autre est prévu pour début décembre. Deux camps donc, ayant deux conceptions du métier, qui affirment représenter la profession. M. Neji Bghouri, secrétaire du SNJT – en instance -, rencontré à deux reprises à Tunis, nous donne quelques éléments de réponse quant à cette dichotomie.

Afrik.com : Comment vos difficultés ont-elles commencé ?

Neji Bghouri :
Ca a en fait commencé par une série de petits incidents. Le premier conflit a été le rapport du 3 mai 2008 faisant le constat de l’état bâillonné de la presse en Tunisie, qui est de la responsabilité du gouvernement. Nous avons été convoqués et on nous a reproché de travailler contre le pays et non dans son intérêt ! Et durant plus d’une semaine, nous avons été la cible d’attaques virulentes de la part de plusieurs journaux. Un peu plus tard, le site d’un parti d’opposition a publié une série de photos de son candidat aux cotés de différentes personnalités. J’étais sur l’une des photos. Une ancienne photo, par ailleurs. J’ai été attaqué sur cette base par des proches du pouvoir, et on m’a demandé de réagir. J’ai donc demandé à ce que cette photo soit retirée, j’ai publié un communiqué dans lequel je stipulais que la SNJT ne soutenait pas ce candidat, et j’ai rajouté qu’elle n’en soutenait aucun. Cette déclaration a mis le feu aux poudres. Toutes les instances gouvernementales ont marqué leur allégeance, la SNJT se devait au moins de faire une déclaration dans ce sens. Et puis, il y a eu le rapport du 4 mai 2009 dans lequel on dénonçait le total déséquilibre entre les campagnes aux présidentielles. Les espaces publics ayant été détournés au profit du candidat au pouvoir et l’opposition est soit complaisante soit très marginalisée. A partir de là, on a commencé à chercher à nous évincer de la direction du syndicat.

Afrik.com : Entretemps, avez-vous pu travailler comme vous l’entendiez ?

Neji Bghouri :
Globalement, et avant que les problèmes ne s’amplifient, oui. Nous avons joué notre rôle et ouvert pas mal de dossiers. L’Etat n’avait pas l’habitude de discuter avec les journalistes qui connaissent leurs droits. Il avait en face de lui l’Association des journalistes tunisiens (AJT) qui n’osait pas grand-chose. Nous avons soutenu le mouvement de grève des salariés de la radio et de la télévision tunisienne. Nous avons été présents et partie prenante, et l’administration a fini par négocier. Nous avons pu réintégrer des journalistes licenciés. Et nous avons pu négocier de nouvelles dispositions avec l’Etat. Mais l’entente n’était pas cordiale. Malgré tout, on a pu intervenir a chaque fois qu’un journaliste était lésé. Et ce, en publiant des communiqués, en alertant l’opinion publique, en nous déplaçant, en saisissant la justice et en organisant des manifestations. On obtenait généralement satisfaction. A l’inverse, du temps de l’AJT, les interventions étaient timides et quasi inexistantes. Nous avons en quelque sorte créé les conditions d’une nouvelle conscience dans le métier qui rassure les plumes qui se pensaient vulnérables. Nous avons ainsi soutenu plusieurs collègues, dont M. Lotfi Fitouri ou encore M. Lotfi Hajji, qui avait été empêché de quitter sa ville. Nous nous étions déplacés en voitures avec nos banderoles, et nous l’avions escorté jusqu’à Tunis. Toutes ces actions représentent une avancée considérable. Nous nous sommes attachés à défendre l’intérêt et l’intégrité des collègues et nous n’avons reculé devant rien. Ni l’Etat, ni les forces de l’ordre, nous avons arrachés nos marges de manouvre et élargi nos prérogatives.

Afrik.com : Cela veut-il dire qu’en agissant sans éviter la confrontation, on arrive à franchir les barrières érigées par le pouvoir ?

Neji Bghouri :
Il ne faut jamais se laisser impressionner, car c’est en agissant qu’on définit ses limites, s’il y en a. En se complaisant dans la fatalité, on amplifie le problème et les fantasmes. Et de fait, la nature de la relation entre le pouvoir et la presse crée une sorte d’appréhension et d’individualisme qui empêche les gens de revendiquer de peur de se retrouver seuls à affronter les conséquences. Or, l’expérience l’a montré, quand on s’exprime, on existe, et l’Etat a appris à compter avec ceux qui n’hésitent pas dénoncer ses échecs. Les partisans du verrouillage agitent toujours le spectre de l’oppression, mais devant la détermination et la solidarité des ayants droit, ils ne peuvent que reculer. Certaines fois, ils deviennent très bienveillants n’offrant des avantages à ceux qui veulent bien éviter les scandales. Parce qu’en réalité ils ne peuvent rien contre eux. Clandestinement, en faisant passer un grief pour un délit, ils pourraient faire du zèle et déraper. On a déjà vu des collègues se faire agresser, licencier abusivement, se faire assigner à résidence ou même emprisonner. Ce que nous avons toujours dénoncé et combattu. Mais lorsqu’on porte l’affaire en public et que les réactions deviennent officielles, ces matons se retrouvent coincés par le discours officiel. En ne cédant pas aux intimidations, nous avons pu prouver à ceux qui n’ont pas eu le courage de nous suivre, qu’il fallait être de ce combat là. Mais le verrouillage, même s’il ne se manifeste pas par la force, se rattrape par d’autres moyens, regardez comment on nous a petit à petit dégagés de nos fonctions.

Afrik.com : Et l’autocensure, et les articles de complaisance, ne sont-ils pas du fait des journalistes eux-mêmes ?

Neji Bghouri :
c’est une conséquence de cette politique et non la cause. Il y a les esprits faibles, et des journalistes qui se fondent dans la complaisance par intérêt. Mais c’est loin de représenter une majorité. Il arrive souvent que les articles contenant beaucoup de formules de complaisance ne soient pas du fait du journaliste qui a écrit. Beaucoup de collègues se plaignent que leur supérieur hiérarchique se permette d’opérer des changements sans les aviser et publie le papier retouché.

Afrik.com : Comment en est on arrivé à ce qui s’est passé le 15 août 2009 ?

Neji Bghouri :
Pour nous évincer du bureau central légalement, il faut un congrès extraordinaire, parce que notre congrès est prévu en 2010. Et dans nos statuts, le congrès extraordinaire se provoque de deux façons : soit il y a quatre démissions, soit il y a une pétition d’un certain nombre de signatures. Ils ont d’abord opté pour la pétition. Mais les collègues ont refusé la mascarade. Les patrons de presse ont été sommés d’obtenir les signatures de leurs subordonnées sous peine de ne plus bénéficier de la pub. Ils ont commencé par appeler les pigistes, les stagiaires et les contractuels. Pas de signature, pas de reconduction. Et ainsi de suite pour les autres. Voila l’une des raisons pour lesquelles notre revendication première est liée aux conditions de travail des journalistes. C’est pour qu’on ne leur oppose pas la fragilité de leur poste en cas de conflit de ce genre. Bref, malgré tout, ils n’ont pu obtenir que 300 signatures. Nous y avons regardé de plus près, et une partie nous a semblé douteuse. Soit la signature avait été imitée, soit le signataire n’était pas membre. Nous avons donc voulu nous en remettre à la justice et les initiateurs de cette pétition ont fait marche arrière. Ils ont donc opté pour la solution restante, soit les quatre démissions. Nous étions neuf au bureau central, dont trois de la couleur du RCD qui se sont vite exécutés. Restait à obtenir la démission d’un quatrième. La pression n’ayant pas marché, ils ont essayé d’acheter celui qui voudrait bien devenir le quatrième démissionnaire. L’un d’entre nous est venu nous dire qu’on lui avait fait une excellente proposition qu’il a déclinée. Trois jours plus tard, il démissionnait… Voilà comment on s’est vu dans l’obligation d’aller en congrès extraordinaire, programmé pour le 12 septembre 2009. J’ai déclaré alors mon intention de me représenter en les défiant de pouvoir convaincre.

Afrik.com : Pourquoi y a-t-il eu un congrès extraordinaire le 15 août alors ?

Neji Bghouri :
Les putschistes ont vite fait d’organiser un congrès extraordinaire avant, le 15 août, avec à leur tête le conseiller du secrétaire général du RCD et les quatre démissionnaires du bureau initial. Ils se sont déclarés légitimes et ont revendiqué la direction du syndicat. Depuis, ils nous ont envoyé des huissiers pour évacuer les locaux et céder tous les dossiers.

Afrik.com : Cette scission au sein du SNJT reflète-t-elle la réalité du paysage médiatique en Tunisie ? Il y a-t-il deux types de journalistes, deux visions du métier ?

Neji Bghouri :
Non, je refuse de croire que le conflit est interne. Lorsque nous avions refusé de soutenir le président, et lorsque nous avions publié un rapport dénonçant les dérives, le pouvoir, pour nous contrecarrer sans recourir à la force, a simplement infiltré les siens. C’est ce qui s’est passé à ligue des droits de l’homme.

Afrik.com : Reste que ces journalistes que vous dites infiltrés demeurent des journalistes et apportent leur soutien à un autre comité qui a d’autres visions que la vôtre…

Neji Bghouri :
Vu ainsi, on pourrait effectivement le dire, si on prend en compte ceux infiltrés par le pouvoir. Ces derniers, qui ont en effet le statut de journalistes, n’agissent pas par crainte, ils sont même volontaires. Ils ont manifestement un intérêt à maintenir les choses ainsi. Ils y trouvent certainement des avantages. Même si je continue à croire que le journaliste en Tunisie ne cherche qu’à s’émanciper de toute tutelle et qu’il ne se satisfait pas du verrouillage actuel. Il n’ y a qu’à voir le résultat du vote qui a institué notre liste. Dès que les collègues ont eu l’occasion de s’exprimer en toute confidentialité et sans crainte, ils ont montré ou allait leur préférence et que leurs revendications coïncidaient avec les nôtres. Et ce, malgré tous les moyens dont disposait l’autre liste. Et puis, on voit sur le terrain et les dossiers qui nous parviennent combien nos collègues restent attachés à leur liberté d’expression, qui reste, je pense, une revendication basique… s’il y en a qui n’y adhèrent pas, je cherche à comprendre leur logique. Il suffit juste de voir à qui profite cette scission. Tenez, par exemple, celui qui fédère tout ce mouvement putschiste a bien sûr le statut de journaliste, mais il se trouve qu’il est le conseiller du secrétaire général du parti au pouvoir. Il s’agit de militants du parti au pouvoir avant d’être journalistes, et beaucoup ont des postes dans l’administration en parallèle.

Afrik.com : Avez-vous écouté l’autre camp, quels sont leurs arguments ?

Neji Bghouri :
Officiellement, ils trouvent que nos prises de position sont trop virulentes et qu’elles compromettent notre neutralité. Nous ne sommes pas un parti d’opposition, et selon eux, ce qu’on fait ne correspond pas à notre rôle. Ils nous reprochent aussi d’avoir dégradé les relations avec le pouvoir alors que celui-ci est un partenaire à considérer avec attention parce qu’il est le seul capable de faire bouger les choses. Or, nous n’avons jamais refusé une occasion de dialoguer avec le pouvoir. Ce qu’on nous reproche en vérité, c’est de ne pas avoir affiché notre allégeance vis-à-vis du pouvoir.

Afrik.com : Et eux, l’ont-ils fait ?

Neji Bghouri :
Sur le champ, le jour même du putsch, le 15 août, ils ont adressé une lettre au chef de l’Etat, dans laquelle ils lui rendaient hommage et le remerciaient pour les avancées acquises.

Afrik.com : Etes vous serein dans l’exercice de vos fonctions ?

Neji Bghouri :
A titre personnel, je travaille toujours dans un journal de l’état, mais on ne me permet plus ce qu’on me permettait autrefois, c’est-à-dire écrire des piges ailleurs à ma guise. Je subis en plus, une grande pression psychologique qui atteint quelques fois ma sérénité. On m’appelle pour me menacer, pour me promettre de vilaines choses concernant ma fille, et on importune ma femme au téléphone. Je me rends compte aussi que je suis suivi. Mais cela ne m’éloigne pas de mon objectif premier, accomplir ma mission sans transiger. Mais je dénonce vivement ces agissements. Au niveau de la SNJT, c’est difficile. Financièrement, on ne bénéficie même pas de ce dont a bénéficié l’AJT, ce qui n’était pas énorme. Il parait que c’est parce que nous n’avons pas été sages…

Afrik.com : Qu’en est-il du procès et que s’est il passé depuis?

Neji Bghouri :
Nous avons perdu le procès en référé et avons été expulsés de nos locaux, et l’audience au fond du 26 a été reportée au 7 décembre, notre congrès n’a pas eu lieu et nous avons organisé une rencontre presse dans les locaux de l’ATFD ( Association tunisienne des femmes démocrates). Depuis, tout se précipite et ça devient de moins en moins évident, nous avons dû céder les dossiers avec les locaux. Les cinq membres du bureau ont été convoqués par la brigade financière, particulièrement la trésorière en aparté quatre fois. Aucune charge n’a été retenue contre eux. Ma femme reçoit des coups de fils d’inconnus la menaçant d’intenter à ma vie, mon collègue Ziad El Hani a été tabassé par un inconnu qui a pris la fuite. A mon retour de Jordanie, avec mes collègues nous avons été contrôlés et M. Ziad fouillé au corps, obligé de se déshabiller.

Afrik.com : Comment vous organisez-vous aujourd’hui ?

Neji Bghouri :
Nous travaillons avec une coalition inter-associative, comprenant la Ligue tunisienne des droits de L’homme, l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), l’association tunisienne pour la recherche et le développement, le Conseil National des Libertés. Nous nous réunissons dans le local de l’ATFD (…). Malgré tout, on continue de publier des communiqués, à participer aux colloques organisés par la FIJ, et d’observer la situation de près.

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